Pourquoi "investir" dans l'art est une très mauvaise idée

Acheter des œuvres pour les revendre comporte des risques qu'il est difficile d'éviter lorsqu'on n'est pas expert en la matière.

Une œuvre d'art n'a pas de valeur intrinsèque. Elle ne peut être évaluée régulièrement au prix du marché et ne génère aucune liquidité. Et d'ici cinq ans, sa valeur sera probablement bien inférieure au prix auquel vous l'avez achetée.

Vous avez sûrement entendu des arguments contraires. Le mois dernier, Larry Fink, le PDG de BlackRock a déclaré à Bloomberg : "Aujourd'hui, les deux sources internationales génératrices de richesses sont l'art contemporain – et ce n'est pas une blague, je considère l'art comme une catégorie sérieuse d'actifs. Et deuxièmement, l'immobilier résidentiel à Manhattan, Vancouver et Londres".

Si vous êtes Larry Fink, Steve Cohen ou que vous faites partie de cette vingtaine de collectionneurs fortunés à travers le monde qui ont suffisamment d'argent pour mettre en jeu des millions lors d'une vente d'art contemporain, planquer une oeuvre d'art pendant quelques années dans une quatrième maison de vacances dans les Hamptons ou dans un espace de stockage secret des Ports Francs de Genève ou de Singapour, alors oui, l'art est fait pour vous.

Si vous avez 50 millions de dollars que vous pouvez vous permettre de perdre par tous les moyens.

Mais si vous n'avez pas des centaines de millions de dollars…

Pour tous les autres : acheter de l'art, c'est se hasarder dans un domaine peu liquide et opaque, dominé par une poignée d'acteurs qui s'y connaissent très certainement plus que vous. Si c'est ce que vous cherchez, très bien. Si vous êtes aussi riche que Larry Fink ou que les clients les plus riches de BlackRock, vous acquerrez des œuvres impressionnantes et historiques que vous pourrez vous permettre de conserver plusieurs années et qui n'auront probablement pas perdu de valeur quand vous déciderez de les vendre. Si vous ne faites pas partie de cette élite, bonne chance pour récupérer votre argent.

Acheter une œuvre d'art, c'est investir dans un domaine peu liquide, opaque et dominé par une poignée d'acteurs

Voici un aperçu sommaire de ce qui se passe lorsque vous achetez une œuvre d'art :

Vous engagez peut-être un conseiller en art pour vous indiquer quelle œuvre en vaut la peine (et/ou ne perdra probablement pas de valeur). Ses honoraires représentent certainement un pourcentage de la valeur de votre achat, quelle que soit sa nature.

Si vous achetez lors d'une vente aux enchères, vous devez payer une taxe, connue sous le nom de prime de l'acheteur, à la société qui mène la vente. Cette prime est généralement calculée selon une échelle variable dépendant de la somme que vous déboursez, et pèse entre 10 et 25% de l'offre finale. Si vous êtes un client important, vous pouvez peut-être négocier une remise, mais si vous êtes en train de lire cet article, c'est probablement que vous n'avez pas le statut d'habitué des plus grandes maisons de vente aux enchères.

Si vous achetez à un marchand d'art, il applique une majoration à ce qu'aurait été le prix d'adjudication ; c'est son moyen de payer ses traites.

Vous devez penser à l'expédition de l'œuvre, à l'assurance, à son installation et peut-être à son encadrement. Et aux taxes. N'oubliez pas les taxes.

Tenter de déterminer si un artiste sera toujours à la mode dans quelques années revient à jouer à pile ou face

Vous devez vous assurez d'être en possession du titre de propriété de l'œuvre et de connaître sa provenance si vous n'en êtes pas le premier propriétaire. Si vous envisagez de la revendre, vous devez être parfaitement au point sur son histoire depuis sa création pour pouvoir prouver au futur acquéreur qu'elle n'a pas été volée. Une provenance certifiée apporte de la valeur à l'œuvre (indice : réputation identifiable : $$$).

Si l'œuvre est passée entre les mains de plusieurs propriétaires, peut-être désirez-vous avoir l'avis d'un expert pour être sûr qu'il ne s'agit pas d'une copie. L'expert aussi coûte de l'argent.

Et puis vous patientez. Votre argent est littéralement accroché au mur, ne faisant rien que vous coûter de l'argent en assurance (et peut-être vous apporter quelques plaisirs !). Vous espérez ne jamais mettre de coup de coude dans l'œuvre. Quelques années plus tard, vous espérez que l'artiste qui a réalisé votre œuvre soit toujours populaire, du moins suffisamment pour que sa valeur ait augmenté et que non seulement son prix soit supérieur à son prix d'acquisition mais aussi qu'il couvre tout ce que vous avez déboursé depuis, et plus. A moins d'avoir acheté cette œuvre à un artiste déjà mentionné dans les livres d'histoire, déterminer s'il sera toujours à la mode après quelques années revient à jouer à pile ou face.

Impossible de connaître la valeur d'une œuvre à un moment précis

Pendant que l'œuvre est en votre possession, vous ne pouvez pas vraiment l'évaluer sur le marché. En d'autres termes, vous ne pouvez pas savoir le prix qui serait fixé au cours d'une transaction réelle entre un acheteur et un vendeur.

Pendant que l'œuvre est en votre possession, vous ne pouvez pas l'évaluer sur le marché

Vous pouvez jeter un œil aux quelques résultats des enchères d'autres œuvres du même artiste et tenter de deviner la valeur de la vôtre (avec l'aide d'un marchand ou d'une maison de vente aux enchères, ce qui vous coûtera également de l'argent). Mais votre œuvre est-elle de la même qualité ? A-t-elle la même provenance ? La période de l'artiste à laquelle l'œuvre appartient est-elle passée de mode ? Y a-t-il trop d'œuvres de cet artiste qui se sont déjà vendues cette année ?

Si l'œuvre est mise aux enchères et que les offres n'atteignent pas le prix de réserve défini par la maison de ventes, alors la procédure est annulée et l'œuvre ne pourra probablement pas être vendue pendant encore quelques années. Ou alors vous pouvez la laisser à un revendeur qui vous en débarrassera moyennant un rabais.

Ce n'est pas forcément le destin de toutes les œuvres d'art qui sont achetées et vendues à titre "d'investissement" mais ces risques sont beaucoup plus fréquents que ce que les experts de l'industrie veulent bien laisser croire.

 

Article de Shane Ferro. Traduction par Manon Franconville, JDN.

Voir l'article original : Why 'investing' in art is a terrible idea

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