Jean Sass (DSI, Dassault Aviation) "Confier son informatique à l'extérieur implique un haut niveau de contrôle"

L'avionneur fait évoluer en permanence son système de conception. Parmi les derniers projets : la mise en place d'une infrastructure d'archivage dans le cadre de la certification du Falcon 7X.

 

JDN Solutions. Face au contexte économique, comment optimisez-vous les coûts ?

Jean Sass. Nous n'avons pas attendu l'instabilité économique pour optimiser nos coûts. C'est une tradition chez Dassault Aviation de réduire les coûts. Nous sommes obligés de le faire, c'est une seconde nature. En 2000, nous avons commencé à centraliser et standardiser l'informatique, et nous avons franchi une étape en rassemblant l'ensemble des compétences informatiques au sein d'une DSI. A l'époque, on nous a demandé de faire une économie de 30% sur les coûts globaux de l'informatique. Ce que nous avons fait en deux ans. Ensuite, grâce à cette nouvelle organisation, nous avons pu déployer des projets qui sont réellement au service des métiers.

Une fois que l'optimisation du récurrent est réalisée, on est beaucoup plus efficace. Donc aujourd'hui, nous sommes dans une logique de retour sur investissement de chacun des projets informatiques que nous mettons en œuvre pour les métiers de la société. De ce fait, nous participons à travers le système d'information à la compétitivité globale de l'entreprise, mais également à son innovation. On ne peut pas en effet aller dans le sens de l'innovation au niveau des process si nous n'avons pas cette composante système d'information.


Le rôle d'IBM a été crucial dans le projet de certification du Falcon 7X

Quel bilan faites-vous de votre politique d'externalisation ?

Le terme n'est pas externalisation chez nous puisque les activités qu'on pourrait considérer comme externalisées nous les exécutons en interne. Pour des raisons de sécurité, nous ne souhaitons pas que les sociétés traitant pour nous un certain nombre de sujets, dans l'exploitation, le support et la maintenance, soient à l'extérieur de Dassault Aviation. Il s'agit donc de partenariats avec un certain nombre de sociétés de services, que nous renouvelons à travers des appels d'offres tous les trois, quatre ou cinq ans suivant les domaines.

Les domaines couverts sont ceux liés à l'exécution du récurrent : l'installation des matériels, les déménagements, les mises à niveau des matériels, la surveillance, et l'exploitation de l'ensemble des serveurs. Pour l'ensemble de ces tâches, nous avons deux partenaires aujourd'hui : Steria et Sogeti. Les équipes de Dassault Aviation préparent le travail, conçoivent la manière de faire, les processus de surveillance, les processus d'exploitation. Quand nous considérons que c'est mûr, nous les passons sous forme de contrats d'exécution avec engagements de résultats à nos partenaires.

Les économies, nous les réalisons en standardisant et en essayant de faire des choses les plus simples possibles, et avec des procédures bien identifiées et entièrement contrôlées par Dassault. Pour cette activité de contrôle, nous avons un bureau d'étude d'exploitation. L'exécution est confiée à ces sociétés qui sont mieux à même de rationaliser une activité récurrente. 

Au final, nous avons réussi à stabiliser nos coûts récurrents à un niveau qui nous permet de dégager de l'argent pour les projets. Les coûts d'exploitation n'augmentent plus chez Dassault Aviation malgré le fait que nous avons de plus en plus d'applications informatiques. Ce qui est un très bon indicateur. Mais, l'effort pour définir les activités récurrentes fait partie de l'engineering du système d'information. Cet effort est à faire en amont. On ne peut par confier son exploitation et son informatique à l'extérieur si on ne la contrôle pas soi-même.



Quel a été le rôle de la DSI dans la certification du Falcon FX ?

Les processus de certification des avions existent depuis très longtemps, depuis que les avions existent. Ils permettent de garantir que les avions sont des objets surs et qu'on peut embarquer des passagers. Dans ce processus qui concerne en particulier la gestion des données figure le fait que nous devons prouver, nous concepteur d'avion, que toutes les données qui ont servi à la conception d'un avion sont disponibles, et peuvent être à n'importe quel moment de la durée de vie de l'avion être présentées aux autorités de certification. Il s'agit de la FAA aux Etats-Unis et le EASA en Europe.

Nous sommes en train de déployer la solution Catia V6 de Dassault Systèmes

Ce qu'on appelle la maquette numérique aujourd'hui est contenue dans un ordinateur. Or, vous savez très bien qu'il est difficile de conserver sur le long terme des données numériques. L'exemple de Word est assez représentatif de ce point de vue là. Si vous essayez de relire des données que vous avez générées en Word 2, vous aurez quelques difficultés car les supports et les logiciels ne sont plus disponibles. Or, la durée de vie d'un avion est de 70 ans. Donc, nous devons être capable de prouver que nous sommes capables de ressortir les données numériques dans 70 ans malgré le fait qu'elles aient été conçues dans les années 2000 avec un logiciel qui va vraisemblablement évoluer et qui sera peut-être complètement différent dans quelques dizaines d'années.


Quelle a été l'implication d'IBM dans ce projet ?

Le rôle d'IBM a été crucial dans ce projet. D'abord, IBM nous a apporté l'expertise de ses Labs pour convaincre les autorités de certification que c'était possible, et que le processus que nous proposions était un processus valable d'un point de vue système d'information. Donc, cela a été déterminant, en particulier dans les discussions avec les autorités européennes. Ensuite, IBM nous a proposé une solution basée sur son application Content Manager qui permet d'archiver sur le long terme, à travers un processus normalisé dit OAIS [ndlr Open Archival Information System], l'ensemble des données numériques. Cette solution nous l'avons développée ensemble, de notre côté en la spécifiant, et IBM en la proposant et en la développant. C'est une solution qui est disponible aujourd'hui sur le marché.

Ce partenariat avec IBM est donc important pour nous, dans la mesure où nous souhaitons que cette solution soit utilisée par l'ensemble de l'industrie aéronautique puisque un moyen commun est la garantie que les coûts seront réduits, et que cette application pourra continuer à progresser à l'avenir.


Quel est votre principal projet en cours lié à votre activité d'avionneur ?

Nous sommes en train de développer un nouvel avion. Nous profitons de ce développement pour mettre en place la nouvelle plate-forme Catia V6 de Dassault Systèmes. C'est un projet majeur qui va nous permettre de concevoir les avions d'une manière plus intégrée que ce que nous faisions sur le Falcon 7X, en prenant en compte à la fois la maquette numérique tel que nous la concevons aujourd'hui, mais en ajoutant la description de l'ensemble des systèmes des avions. 

C'est un gros projet puisque nous utilisons cette plate-forme avec l'ensemble des industriels qui travaillent avec nous sur ce sujet. C'est un déploiement grandeur nature. Nous avons aujourd'hui 200 personnes environ qui travaillent en simultané sur une plate-forme V6 pour concevoir un avion. C'est un challenge.

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