Au coeur de la guerre en Iran : Palantir, à quoi ça sert, comment ça marche ?

Au coeur de la guerre en Iran : Palantir, à quoi ça sert, comment ça marche ? La sulfureuse entreprise américaine donne du sens à un grand nombre de données hétérogènes. Malgré les polémiques, le succès est au rendez-vous.

Plus que jamais, avec le big data et l’IA les données sont le nerf de la guerre . Il suffit de se pencher sur le cas de la société Palantir. Surnommée le "Uber de la guerre", elle permet à l’armée américaine de n’avoir que 20 analystes militaires en Iran, alors qu’il en avait fallu environ 2 000 pendant la guerre du Golfe. Sa argument de vente ? Les armées capables d’exploiter un maximum de données plus vite que les autres et de les transformer en décisions opérationnelles prendront l’avantage.

Peter Thiel, milliardaire techno-libertarien, cofondateur de Palantir, élargit même cette vision à celle d’une "république technologique", où les données et les algorithmes guideraient la prise de décision publique. Fondée en 2003 avec Alex Karp, philosophe de formation, sa société conçoit des logiciels qui aident les grandes organisations, publiques et privées, à analyser et exploiter de vastes ensembles de données. Elle visait originellement à soutenir les agences américaines dans la lutte antiterroriste. Dès sa création, elle s'est ainsi entourée d'une atmosphère de mystère et de controverse qui ne l'a jamais quittée. Son nom est d’ailleurs tiré d’un artefact maléfique issu du Seigneur des Anneaux.

Des clients militaires et civils

Aujourd’hui, Palantir opère à travers deux segments et quatre plateformes principales. Côté gouvernemental, la plateforme Gotham, un clin d’œil à l'univers de Batman, est l'apanage des services de défense, de renseignement et de police. Elle réalise environ 55% du CA de la société. Le programme Maven, qui développe l’IA de combat du Pentagone, constitue l’une de ses vitrines technologiques majeures. L'entreprise multiplie aussi les succès contractuels, notamment avec un accord historique de 10 milliards de dollars sur dix ans conclu avec l'U.S. Army, ainsi que des partenariats stratégiques avec l’ICE et le Trésor américain. L'entreprise à aussi le vent en poupe en Europe. En décembre 2025, la DGSI renouvelait son contrat pour trois ans, comme le Royaume-Uni. L’Ukraine s’en sert aussi pour le ciblage des frappes, la récolte de données pour les crimes de guerre, les efforts de reconstruction, le relogement des réfugiés et le déminage.

Côté commercial, la plateforme Foundry se destine à des clients civils. Elle permet d’intégrer leurs données et de développer des applications d’IA opérationnelles. Cela représente environ 45% de son CA. On y retrouve des filières aussi variées que l'aéronautique (Airbus), la biopharmacie (Sanofi), l'automobile (Stellantis, Forvia), le conseil (Artefact) ou la banque (Société Générale).

Une troisième plateforme, l’Artificial Intelligence Platform (AIP), est devenue le moteur commercial principal depuis 2023. Elle offre aux entreprises la possibilité d'intégrer des LLM directement sur leurs infrastructures de données privées. Elle permet d’interroger des masses de données autrement inaccessibles à un opérateur humain. Les exemples mis en avant par l'entreprise vont de la gestion d'inventaires à la logistique de chaînes d'approvisionnement, en passant par la prévision de la demande pour un produit et l'optimisation de contrats. Néanmoins, dès son lancement en avril 2023, les applications mises en avant pour AIP sont de l'ordre du militaire. Cela se confirme aujourd'hui avec la récente controverse entre le Pentagone et l'entreprise Anthropic autour de son modèle Claude, utilisé aussi bien pour les opérations au Venezuela qu'en Iran.

La plateforme Apollo, de son côté, agit comme une couche logicielle universelle. Elle simplifie le déploiement et la gestion des solutions Palantir au sein d'environnements cloud hétérogènes. Elle automatise entièrement le cycle de vie des logiciels, garantissant des mises à jour continues et sécurisées, quelle que soit la complexité de l'infrastructure.

Donner du sens au big data

Si le traitement des données est donc au cœur de Palantir, l’entreprise n’en vend pas. Elle est là pour leur donner du sens. Proposés en SaaS, Gotham et Foundry visent à créer des "pipelines" de données. Le processus est simple. Elles collectent des datas brutes, souvent inexploitables (bases de données administratives, rapports de renseignement ou encore données biométriques). Leur provenance dépend du client. Par exemple, dans le cas d'Airbus, cela peut venir de capteurs sur les chaînes de production, de rapports rédigés par des employés, d'indicateurs financiers sur les prévisions de vente d'un certain modèle ou de la documentation technique sur certaines pièces. Du côté des agences de renseignement, cela peut être des images satellite, des rapports d'informateurs sur le terrain, des écoutes téléphoniques, des extraits de casiers judiciaires ou des images de vidéosurveillance.

Ensuite, ces outils nettoient, extraient et organisent les informations. C’est là qu’intervient le concept fondamental d’ontologie. En informatique, il désigne un ensemble structuré de concepts permettant de donner un sens aux informations. Plutôt que de forcer l'utilisateur à naviguer dans des tableaux de données abstraits, Palantir traduit la donnée brute en objets concrets : un avion, un client ou un soldat. Cette couche sémantique permet aux experts métiers de manipuler leur réalité quotidienne. Gotham s'occupe de l'organisation technique des données, tandis que Foundry assure leur mise en cohérence et facilite la prise de décision.

Puis, ces datas sont rendues accessibles via des outils analytiques. Les utilisateurs peuvent travailler sans coder. Avec, au choix, exploration de données tabulaires, analyse d'objets, de séries temporelles et de données géospatiales, création de graphiques, tableaux de bord et cartes. Ils peuvent aussi recourir à la programmation, construire et entraîner des modèles d'IA. Les outils existants du client (Power BI, Tableau, Excel…) peuvent également être connectés via des API et connecteurs standards. "Cela permet d'en dégager du sens et in fine du profit en ce qui concerne le secteur privé", pointe Valentin Goujon, doctorant en sociologie au Médialab. "Dans le cas d'Airbus, il s'agissait notamment de maintenance prédictive. Mais les usages sont aussi variés que les utilisateurs : police prédictive et surveillance domestique, sélection de cibles pour des frappes aériennes ou encore prévisions commerciales."

En devenant indispensable à la compréhension des décisions, Palantir se transforme souvent un vendor lock-in, un fournisseur incontournable. Les clients ne peuvent plus se passer d'elle, non par manque d'alternatives, mais parce qu'elle détient les clés du sens. Face à la dépendance technologique, l'Europe se divise d’ailleurs entre dépendance et mise à l’écart. L'Allemagne illustre ce second camp. En juillet 2025, une plainte constitutionnelle s'est attaquée au logiciel VeRA (Gotham), dénonçant une police désormais prisonnière d'un outil délibérément opaque.

Des succès et des questions

Malgré les affaires, Palantir a financièrement le vent en poupe. L’entreprise a clôturé 2025 avec la croissance la plus rapide de son CA depuis son introduction en bourse. Portée par sa vision singulière du logiciel d'entreprise, la société a clôturé son quatrième trimestre avec un chiffre d'affaires de 1,41 milliard de dollars, soit une progression de 70% sur un an. Cette dynamique est particulièrement marquée aux Etats-Unis, où les revenus commerciaux ont bondi de 137%. Pour l'exercice 2026, le groupe table sur une croissance de 61%, pour atteindre 7,2 milliards de dollars de revenus.

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Entré en bourse par cotation directe en 2020, le titre de son côté connaît une envolée spectaculaire, passant de 20 USD en 2024 à environ 180 USD début 2025, avant de connaître une phase de consolidation. "Notre bénéfice (…) est le fruit d’une activité fondée autour d’une plateforme logicielle, et non l’emploi de légions de consultants richement diplômés, armés de présentations et de conseils convenus", revendiquait Alex Karp dans la Lettre Annuelle du Chief Executive Officer du 2 février 2026. Certains risques futurs sont cependant à signaler pour Palantir, comme l’incapacité probable de l’entreprise à séduire des clients civils importants ou des talents de la tech, pour des raisons d'image de marque ou d'éthique.