Souveraineté de l'IA : et si l'Europe se trompait de chemin ?

Souveraineté de l'IA : et si l'Europe se trompait de chemin ? L'UE traite le cloud et l'IA comme deux marchés différents. Mais appréhender la souveraineté de la seconde est impossible sans celle du premier, affirment deux chercheurs du AI Now Institute.

La stratégie européenne autour de l’IA est-elle en train de renforcer une dépendance à la technologie américaine qu’elle entend précisément réduire ? C’est la thèse que défendent Frederike Kaltheuner et Leevi Saari, du AI Now Institute, un laboratoire de recherche indépendant sur l’IA. Dans une série d’articles parus sur Tech Policy Press, les deux chercheurs décortiquent ce qui constituent selon eux des erreurs d’appréciation dans la stratégie européenne souveraine sur l’IA.

L’Europe renforce la dépendance au cloud américain

La rengaine est désormais bien connue : après avoir raté la vague des réseaux sociaux, puis celle du cloud, l’Europe ne peut se permettre de manquer celle de l’IA. "L'enjeu est existentiel. Si l'Europe rate ce virage de l'IA, elle s'exposera à une dépendance d'un genre nouveau, plus profond encore que la dépendance énergétique : une dépendance cognitive, industrielle et, à terme, stratégique", affirme ainsi l’ancien Commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton dans une tribune parue mi-juin.

C’est la raison pour laquelle le Vieux continent chérit ses pépites comme Mistral en France et Aleph Alpha en Allemagne, au point que les autorités françaises ont fait pression à la dernière seconde sur les partenaires européens pour assouplir l’IA Act et éviter de trop freiner l’essor des jeunes pousses de l’IA européennes. Mais comme l’a récemment suggéré Arthur Mensch lors de son audition au Sénat, penser gagner la bataille de l’IA après avoir perdu celle du cloud est illusoire, tant les deux marchés sont liés, les algorithmes d’IA devant tourner tôt ou tard sur des infrastructures qui sont aujourd’hui largement sous contrôle américain. Cependant, même la prise en compte de cette dimension n’est pas suffisante face au rouleau compresseur que constituent les hyperscalers.   

Le récent exemple de DeepL illustre bien cette dépendance. Lancé en 2017, ce concurrent de Google Translate développe ses propres modèles propriétaires hébergés au sein de ses propres infrastructures, un centre de données alimenté par des énergies renouvelables en Suède. La jeune pousse a délibérément fait le choix d'acquérir des données de haute qualité plutôt que de chercher à rivaliser avec les volumes de données d'entraînement que Google a accumulées au fil des années grâce à sa maîtrise et son exploration du web. DeepL a construit un excellent produit : la jeune pousse a surpassé Google Translate dans plusieurs évaluations.

Elle joue également la carte de la souveraineté avec ses propres infrastructures et de la conformité aux règlements européens. Son respect du RGPD et l'hébergement des données clients sur ses propres serveurs en Allemagne et en Islande sont au centre de son discours public, et la jeune pousse en a fait un argument de vente majeur auprès des utilisateurs soucieux de confidentialité et de souveraineté numérique. Mais en avril, coup de théâtre : la société a informé ses clients qu'elle concluait un partenariat avec Amazon Web Services (AWS) et ne traiterait dorénavant plus ses données exclusivement sur ses propres serveurs.

Pourquoi les pépites européennes de l’IA ont intérêt à s’allier aux Big Tech

Faut-il voir dans la décision de la jeune pousse une trahison envers ses clients, et plus généralement envers la stratégie d’autonomie européenne ? Pour Frederike Kaltheuner et Leevi Saari, ce serait une erreur qui ignore les réalités du marché du cloud et prend pour des décisions d’acteurs privés ce qui relève en réalité de logiques de marché fondamentales.

En effet, "la décision de DeepL peut se comprendre à travers la réalité brutale et structurelle d'une infrastructure mondiale de l'IA fortement concentrée : les entreprises clientes de DeepL (dont les multinationales) veulent le même service partout dans le monde", notent les chercheurs. C’est ce qui confère au géant du cloud qu’est Amazon un avantage structurel avec lequel aucune jeune pousse européenne, même équipée de ses propres infrastructures, ne peut rivaliser.

En effet, "AWS opère à l'échelle mondiale et peut offrir des performances en temps réel avec une faible latence qu'aucun fournisseur européen de cloud n'est en mesure d'égaler. "Et ce d’autant plus alors que l’IA entre dans l’ère de l’inférence, qui nécessite d’avoir des centres de données mieux répartis sur les différents marchés ciblés pour baisser au minimum le taux de latence. Ainsi, DeepL "s'oriente vers la traduction vocale en temps réel, rendant désormais impraticable le fait de servir des modèles d'IA à l'échelle mondiale depuis un centre de données dans le sud de la Suède." Ici, le passage à l’échelle offert par un géant du cloud comme Amazon demeure tout simplement inégalé.

Enfin, à travers son cloud, AWS vend également l’accès à un écosystème, sans lequel un produit aussi excellent que celui de DeepL aurait du mal à rivaliser avec le mastodonte qu’est Google : "Face à la nécessité de rivaliser avec l'omniprésence de Google Translate, l'accès aux canaux de distribution et à la base d'utilisateurs finaux d'AWS a probablement pesé dans la décision : une fois référencée sur l'AWS Marketplace, les entreprises pourront acquérir, déployer et gérer DeepL directement au sein de leur infrastructure AWS existante, via une plateforme d'approvisionnement de confiance", notent les chercheurs.

IA et cloud fonctionnent de concert

L’Europe se retrouve ainsi face à un paradoxe : pousser à l’investissement dans les modèles d’IA de pointe et les infrastructures pour les héberger risque en définitive d’accroître encore la dépendance de l’Europe aux géants technologiques, tant la domination de ces derniers sur le cloud est écrasante."En contrôlant la distribution et la demande, tout en fidélisant les consommateurs existants, les hyperscalers sont en mesure de dicter les stratégies des acteurs qui se trouvent en aval", résument Frederike Kaltheuner et Leevi Saari.

D’autant que les acteurs européens du cloud sont également contraints de s’appuyer sur des opérateurs de centres de données américains, l’offre locale étant insuffisante. Un problème que résume Sébastien Lescop, PDG de Cloud Temple : "Il existe quelques acteurs européens qui représentent malheureusement une part minoritaire du marché. Aujourd'hui, si vous voulez héberger vos infrastructures dans des data centers, vous devez donc le plus souvent travailler avec des hébergeurs qui sont américains ou japonais." Data4, l’un des rares acteurs français, a récemment été racheté par le fonds canadien Brookfield.

Ainsi, concentration du cloud et dépendance à l'IA sont étroitement liées : en stimulant la demande d’IA de la part des entreprises, l'Europe risque d'alimenter la demande pour des modèles propriétaires fournis en bundle par les hyperscalers. En construisant des gigafactories pour l’entraînement des LLM européens, elle risque d'entraîner des modèles qui, une fois arrivés à maturité et prêts pour gagner le marché grand public, tourneront ensuite sur l'infrastructure des hyperscalers, à l’instar de DeepL. Et même en développant des capacités européennes de calcul pour l'inférence, elle risque de subventionner une infrastructure au profit des géants américains du cloud qui l'utiliseront pour vendre leurs solutions sur le marché européen et les faire tourner en local, usant de leur poids pour écraser les concurrents locaux.

"La souveraineté en matière d'IA n'est pas dissociable des dynamiques existantes du marché du cloud que l'Europe a jusqu'ici échoué à maîtriser. Elle y est intimement liée, d'une manière que la simple stimulation de l'offre et de la demande, prise séparément, ne peut résoudre", résument les deux chercheurs. 

Pour Sébastien Lescop, une manière de détricoter ce réseau de dépendances serait de lever le tabou de la préférence européenne pour faire naître des leaders européens capables, à terme, de rivaliser avec les clouds américains. "Comment voulez-vous faire naître des leaders  européens, si à un moment donné, vous ne les aidez pas, au moins en leur fléchant des marchés ? D'autant plus qu'on parle de fonds publics."

Le CADA européen, actuellement en discussion, étudie notamment cette possibilité… mais un peu trop timidement pour Sébastien Lescop. "Dans son état actuel, il n'est pas dit que ce règlement européen ait suffisamment d'impact, parce qu'on le limite à certains cas d'usage qui sont extrêmement limités et qui représentent une surface assez faible : au mieux 10% des usages du secteur public. On sait qu'il y a beaucoup de lobbying à cet égard. Mais cette question est cruciale, quand on voit le transfert de valeur qui a lieu de plus en plus dans tous les secteurs stratégiques français et européens. Demain, la compétence de la banque sera-t-elle dans la tête des banquiers ou dans les serveurs avec l'IA ? Il y a de vrais sujets de transformation de nos métiers derrière."