Les pays européens entament (difficilement) leur divorce avec la tech américaine

Les pays européens entament (difficilement) leur divorce avec la tech américaine L'Europe a enfin pris conscience du danger que représentait la dépendance numérique du continent à la technologie US. Si construire un écosystème souverain ne se fera pas en un jour, de premières initiatives se mettent en place.

Les 11 et 12 février dernier, les dirigeants européens se sont réunis en Belgique pour discuter de leurs options stratégiques en matière de souveraineté face aux dépendances américaines. A la suite des échanges, l’approche protectionniste prônée par Emmanuel Macron a finalement dû céder face à l’approche allemande, davantage centrée sur les dérégulations visant à revitaliser l’économie européenne pour permettre aux entreprises du Vieux continent de rivaliser avec leurs homologues américaines. Le signe que s’entendre sur une stratégie souveraine à l’échelon européen demeure fort difficile… Mais aussi que ces questions sont désormais bien présentes dans l’esprit de tous les dirigeants.

De premières mesures de souveraineté numérique

A Davos, Arthur Mensch, le patron de Mistral, a pointé le risque de voir l’Europe devenir une "colonie dans l’IA", avec "95% de services numériques et d’IA importés des Etats-Unis". La situation, à cet égard, est déjà critique. En janvier 2026, plus de 80% des utilisateurs européens de chatbots d’IA s’appuyaient sur ChatGPT. Autrement dit, les données européennes, souvent comparées au pétrole du XIe siècle, affluent principalement vers des algorithmes américains plutôt qu’européens, qu’elles vont ensuite nourrir et renforcer, rendant toute compétition européenne toujours plus difficile à émerger. Mais, plus sûrement que de nombreux rapports parus au fil des ans, l’attitude de l’administration Trump semble avoir convaincu les dirigeants européens qu’il était temps de sortir de cette dépendance.

Une première vague de mesures consiste à éliminer la technologie américaine dans les domaines sensibles, particulièrement en lien à avec l’Etat. En France, tous les services de l’Etat doivent d’ici 2027 remplacer les outils de visioconférence non européens par l’alternative souveraine Visio. Des initiatives similaires ont été prises dans d’autres pays européens. La Suède s’est ainsi dotée d’un système de messagerie, visioconférence et collaboration en ligne. Baptisé SAFOS (Samarbetsplattform för offentlig sektor), il fonctionne dans des centres de données nationaux plutôt que dans des clouds étrangers. Il est proposé comme service aux autorités publiques suédoises cherchant des alternatives numériques souveraines.

En Allemagne, le Länder du Schleswig-Holstein a pour sa part remplacé la suite Microsoft sur les ordinateurs de ses fonctionnaires par des alternatives open source. Les députés allemands veulent également mettre en place un système de traitement des masses de données capable de servir d’alternative à Palantir, également sous le feu des critiques d’une partie de la classe politique britannique pour sa proximité avec l’administration Trump. Aux Pays-Bas, le récent rachat d’un outil de vérification de l’identité numérique très populaire, DigiD, par une entreprise américaine, pourrait être bloqué en invoquant la sécurité nationale.

Des débats qui se déroulent également  à l'échelon fédéral : au Parlement européen, les députés pressent sa présidente, Roberta Metsola, d’abandonner les logiciels et matériels américains, ainsi qu’un outil de réservation de voyages sous le contrôle des Etats-Unis. 

Construire un stack européen

Interdire et réguler, c’est bien, construire, c’est mieux. Lancée l’année dernière, l’initiative EuroStack vise à mettre en place un écosystème technologique alternatif, capable de remplacer les technologies américaines par des solutions européennes. EuroStack fonctionne comme une fondation à but non lucratif qui vise à promouvoir ce virage. Pour sa fondatrice et présidente, Cristina Caffarra, l’Europe se trouve aujourd’hui en position de "colonie numérique" des entreprises technologiques américaines, situation qui ne peut évoluer qu’en réorientant les capitaux européens qui affluent vers les géants américains de la tech pour investir dans l’industrie technologique locale. Cela pourrait passer par un "Buy European Act" pour les secteurs stratégiques, actuellement en discussion et prévu pour le deuxième trimestre 2026, y compris dans le numérique, donc.  

Les entreprises technologiques européennes commencent à suivre le mouvement. L’entreprise allemande Schwarz Digits a annoncé un investissement de 11 milliards d’euros dans un nouveau centre de données de 200 mégawatts à Brandebourg, en Allemagne. Le géant allemand des logiciels d’entreprise SAP a pour sa part annoncé un partenariat avec la start-up française Mistral AI pour développer une IA souveraine européenne. En septembre dernier, c’est ASML qui annonçait un investissement accompagné d’un partenariat avec la pépite française de l’IA.

Le pari de l’open source

Pour contester la domination des géants américains sur l’IA, la Chine a opté pour une stratégie payante : l’open source. Un pari dont l’Europe pourrait s’inspirer pour réduire progressivement sa dépendance aux technologies américaines. Dans cette optique, et pour favoriser une meilleure collaboration transfrontalière au sein de l’UE, le Digital Commons European Digital Infrastructure Consortium a été mis en place en fin d’année. Il permet notamment aux Etats membres de construire et d’exploiter ensemble des infrastructures numériques souveraines et partagées, principalement basées sur des logiciels open source, en mutualisant leurs ressources.

Parmi les projets visés : une suite bureautique souveraine, susceptible de servir d’alternative à Microsoft et Google, un outil de partage sécurisé de données publiques transfrontalières, et un dispositif d’identités numériques. 

Enfin, l’UE a lancé l’an passé l’initiative InvestAI, dotée de 200 milliards d’euros, pour renforcer les investissements en IA dans la région, incluant 20 milliards pour des "gigafactories d’IA" européennes.

Des dépendances qui restent fortes

Ce mouvement de découplage prendra du temps. Les Etats-Unis restent de loin le principal partenaire commercial de l’Europe, et, si la balance commerciale du pays avec l’Europe est déficitaire, comme Trump ne cesse de le répéter, la balance commerciale des services, et notamment le logiciel et le numérique, penche fortement en faveur des Etats-Unis. En 2024, l'UE affichait ainsi un déficit d'environ 148 milliards d'euros dans les services, les exportations américaines vers l'UE atteignant près de 295 milliards de dollars.

En outre, l’UE ne représente que 5% de l’infrastructure mondiale de calcul et reçoit environ 6% des financements mondiaux en capital-risque pour l’intelligence artificielle, selon un rapport publié en décembre. Les Etats-Unis et la Chine dominent largement les deux domaines.

Mais ces premières actions sont incontestablement encourageantes et dénotent un changement d’esprit, y compris à Bruxelles, longtemps réticent à s’emparer des sujets de souveraineté et d’Europe puissance. Même l’éditorialiste du Wall Street Journal Joseph Sternberg, prompt à critique l’immobilisme européen, commence à y croire : "Aussi habitués que nous le soyons tous à l’inertie européenne, ce serait un tort de manquer les premiers signes qu’un tournant est possible", écrit-il dans sa dernière chronique.