La Défense Tech poursuit son irrésistible ascension
Douze milliards de dollars : c’est le montant que les jeunes pousses de la Défense Tech ont levé dans le monde auprès des fonds de capital-risque depuis le début de l’année, soit davantage que les 9,95 milliards que le secteur a levés sur l’ensemble de l’année 2025, selon les données de Pitchbook.
Ces chiffres comptabilisent uniquement les tours de table en capital-risque pur, sans dette ni subventions publiques, et excluent les entreprises qui opèrent aussi dans d'autres secteurs (cybersécurité, spatial), ce qui explique qu’ils soient plus faibles que les 37,9 milliards de dollars fréquemment cités pour 2025. Cette définition plus restreinte a pour avantage de refléter uniquement l’intérêt des investisseurs privés, en retranchant l’effet dû à la simple hausse des budgets de défense étatiques.
La progression est encore plus spectaculaire si l’on remonte à quelques années en arrière : en 2023, les jeunes pousses de la Défense Tech n’avaient levé que 3 milliards de dollars auprès des VCs. En 2022, 1,5 milliard.
La Défense Tech : de quoi s’agit-il ?
Le secteur de la Défense Tech est porté depuis quelques années par un nombre croissant de jeunes pousses qui souhaitent appliquer les méthodes de la Silicon Valley (agilité, usage du logiciel et des technologies de pointe, mentalité "Move fast and break things", etc.) pour moderniser l’industrie de la défense, dominée, depuis la consolidation des années 1990, par les fameux Big Five aux Etats-Unis (Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics) et en Europe par Airbus, BAE Systems, Rheinmetall, MDBA, Thalès, Leonardo et Saab.
"Leur logique est celle de la commande publique lourde : des besoins définis par l’Etat, des appels d’offres longs, des cycles de développement qui se comptent en décennies, une forte intégration verticale, une relation quasi organique avec les ministères de la Défense. Ce modèle assure une certaine visibilité budgétaire et une capacité à gérer des systèmes d’une complexité extrême. Il produit aussi une grande inertie tant sur le plan technologique que procédural", expliquent les chercheurs Nicolas Minvielle et Marie Roussie dans un article paru sur The Conversation.
Un oligopole que des jeunes pousses entendent aujourd’hui contester. Elles ont pour nom Anduril, Palantir et Shield AI, aux Etats-Unis, ou encore Helsing, Stark, Kraken et Command AI en Europe. Si le secteur européen est dynamique, les financements de capital-risque sont pour l’heure très largement orientés vers le marché américain, qui s’est attiré à lui tout seul 11,4 milliards sur les douze levés en 2026, contre seulement 460 millions pour l’Europe. Plusieurs tours d’investissement pourraient toutefois légèrement rééquilibrer la balance pour le reste de l’année, Helsing cherchant par exemple à lever l’équivalent d’1,2 milliard, et Stark 300 millions. Le marché américain est en outre déséquilibré, une seule start-up (Anduril) ayant levé cinq milliards de dollars.
Ces sociétés fournissent des drones et systèmes d’armement autonomes (Anduril, Stark, Helsing), des logiciels d’IA à usage militaire (Palantir, Command AI), ou encore des navires de surface et véhicules sous-marins autonomes (Kraken). Même celles qui proposent du matériel s’appuient massivement sur le logiciel (en particulier le traitement des masses de données et l’IA) pour leur proposition de valeur. Leurs méthodes de travail, héritées de la Silicon Valley, consistent en des cycles de développements rapides, avec de nombreux tests pour apprendre de la réalité du terrain, plutôt que sur l’exécution d’un cahier des charges fixé à l’avance.
Collaboration plus que compétition
Si elles entendent rivaliser avec les grands noms de la défense, elles sont en pratique amenées à collaborer avec eux, les start-up apportant leur agilité et leur possibilité de tester rapidement de nouveaux dispositifs, les géants de la défense leurs fonds, leurs relations avec les gouvernements et leur capacité de production industrielle.
Anduril est ainsi partenaire de Raytheon et Lockheed Martin, tandis que Helsing collabore avec Airbus. Les géants de la défense investissent par ailleurs eux-mêmes dans les jeunes pousses de la Défense Tech via leurs fonds VCs internes (tels que Lockheed Ventures, Boeing HorizonX ou encore Airbus Ventures), et se dotent de programmes et incubateurs pour promouvoir leur croissance, tels que Trust My Tech chez Thalès.
Un essor induit par des facteurs géopolitiques
L’essor de la Défense Tech est lié à plusieurs facteurs, et en premier lieu à l’actualité géopolitique. Les dépenses des VCs ont ainsi commencé à grimper après 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a également conduit les Etats européens à accroître leurs dépenses militaires, hausse qui s’est poursuivie de plus belle avec le retour au pouvoir de Donald Trump et le désengagement des Etats-Unis du théâtre européen.
Les leçons de la guerre en Ukraine, et, plus récemment, du conflit iranien, ont également convaincu gouvernements, géants de l’armement et investisseurs du rôle clef que jouent désormais les drones dans la guerre moderne, et donné un coup de pouce aux sociétés de la Défense Tech spécialisées dans ce domaine. La jeune pousse britannique Kraken a par exemple été sélectionnée par la Royal Navy pour déployer ses drones dans le Détroit d’Hormuz afin d’y détecter les mines iraniennes suite au déclenchement du conflit.
Car la montée de l’écosystème de la Défense Tech traduit avant tout une évolution profonde dans l’art militaire, qui implique de trouver de nouvelles méthodes de déployer l'innovation. "Alors que les opérations s’appuient de plus en plus sur la donnée et l’IA et que les systèmes d’armes deviennent "software-defined", l’avantage ne se joue plus uniquement dans la conception de plateformes – avions de combat, chars, sous-marins – mais aussi dans la maîtrise de l’architecture informationnelle — collecte, fusion, calcul (cloud/edge), interopérabilité — et dans la capacité à innover très rapidement", écrivent Alexandre Papaemmanuel et Laure de Roucy-Rochegonde, chercheurs à l’Ifri, dans une récente étude.
Aux Etats-Unis, la Défense Tech dopée par l’administration Trump
Outre-Atlantique, l’industrie a également reçu un coup de pouce de la part de Donald Trump. Proche des figures les plus médiatiques de cet écosystème, comme Peter Thiel, cofondateur de Palantir, et Palmer Luckey (Anduril), celui-ci a mis en place un agenda visant non seulement à largement augmenter les dépenses militaires (qui doivent passer de 900 milliards de dollars cette année à 1 500 milliards l’an prochain), mais aussi à s’appuyer davantage sur les jeunes pousses de la Défense Tech.
Sous son impulsion, le Pentagone a ainsi changé ses méthodes de travail pour réduire la bureaucratie, accélérer l'achat de matériel et diversifier ses fournisseurs au-delà des Big Five. Les appels d’offres ont été ouverts aux start-ups et les délais d'achat raccourcis. Le Pentagone a également fait de la recherche et du développement une priorité, critiquant publiquement les grands groupes de défense traditionnels pour avoir alloué leurs liquidités aux dividendes et aux rachats d'actions plutôt qu’à l’innovation. L’administration Trump a enfin largement poussé à l'adoption rapide et massive de l’IA par l’armée, ce qui donne un coup de pouce aux start-ups de la Défense Tech qui misent précisément sur la maîtrise du monde du logiciel et de l’IA pour se faire un nom.