Industrie : la chute du Mittelstand allemand va-t-elle faire basculer l'Europe dans le protectionnisme ?

Industrie : la chute du Mittelstand allemand va-t-elle faire basculer l'Europe dans le protectionnisme ? La stratégie exportatrice de la Chine vient concurrencer des filières d'excellence qui avaient jusqu'ici résisté à la délocalisation, faisant peser un risque systémique sur l'économie allemande.

Panique outre-Rhin. La concurrence chinoise est en train de laminer le Mittelstand, le tissu industriel de petites et moyennes entreprises industrielles allemandes, qui, alors que l’Europe se désindustrialisait, ont su tirer leur épingle de la mondialisation en misant sur la qualité et en exportant massivement, y compris vers la Chine, qui s’était dans un premier temps spécialisée dans la manufacture de produits moins haut de gamme.

Mais maintenant que l’industrie chinoise est montée en gamme, elle vient chasser sur les terres de l’industrie allemande, causant une véritable hémorragie.

Hécatombe au sein du Mittelstand

Selon un rapport d'Ernst & Young publié en mai, l'industrie allemande perd plus de 10 000 emplois chaque mois. La production industrielle d’outre-Rhin a reculé d'environ 10% entre février 2022 et début 2026, les secteurs à forte intensité énergétique chutant même de plus de 15%, selon ce même rapport.

Apollo Global Management, un fonds américain, estime que la balance commerciale de l'Allemagne avec la Chine dans les biens d'équipement est passée d'un excédent d'environ 750 millions d'euros à un déficit de 500 millions d'euros entre mi-2024 et août 2025, en moyenne mobile sur 12 mois. Les exportations allemandes de machines-outils vers la Chine ont quant à elles chuté d'environ un tiers au premier trimestre 2026 par rapport à l'année précédente. Un article du Wall Street Journal cite pour sa part plusieurs patrons du Mittelstand qui ont noté une récente baisse de leurs commandes, qu’ils attribuent à la concurrence chinoise.

"La Chine a déjà mangé une bonne partie du déjeuner de l'industrie allemande, et elle s'apprête à s'attaquer au dîner", décrète le Centre for European Reform, groupe de réflexion basé à Londres, dans un récent rapport.

L’industrie allemande prise en étau

Le Mittelstand souffre d’une double concurrence venue de l’empire du Milieu. Il y a, d’abord, l'excellence de la Chine sur les véhicules électriques, et le retard des grands constructeurs allemands sur ces mêmes véhicules. La progression de la Chine a été à cet égard fulgurante, comme le note le rapport du Centre for European Reform."Les analystes estimaient que la Chine n'exporterait que 10 millions de voitures par an d'ici la fin de la décennie. Mais les exportations chinoises du quatrième trimestre 2025, en rythme annualisé, ont déjà atteint ce seuil." C’est un problème pour les grands constructeurs automobiles allemands, mais aussi tout le tissu industriel de petites et moyennes entreprises que font vivre ces constructeurs. 

Le segment des fournisseurs du Mittelstand est celui où la crise automobile allemande frappe le plus durement. Les faillites d'entreprises en Allemagne ont atteint un record sur dix ans avec 23 900 cas en 2025, et les fournisseurs automobiles y étaient surreprésentés : 155 faillites depuis 2020, dont 19 rien qu'au premier semestre 2025, touchant environ 43 000 salariés.

Mais la Chine est également de plus en plus forte sur les machines-outils et autres équipements industriels qui ont fait la puissance du Mittelstand, qu’elle commercialise de surcroît au sein d’offres clefs en main tirant parti de son contrôle sur l’intégralité de la chaîne de valeur, y compris la 5G et l’industrie 4.0. Un client voulant installer une nouvelle usine peut ainsi acheter l'écosystème complet (machines d'injection, bras robotisés, séchoirs et logiciel dans le cloud), directement auprès d'un seul et même fournisseur chinois intégré.

Les forces chinoises ne seraient pas aussi redoutables si l’Allemagne n’était au même moment en position de faiblesse. Sa prospérité industrielle s’est construite sur l’importation de gaz bon marché venu de Russie, qu’elle n’importe plus depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Récemment, la guerre en Iran a encore augmenté la facture énergétique de l'industrie allemande.

A cela vient enfin s’ajouter la guerre commerciale que les Etats-Unis mènent à la Chine, qui a conduit cette dernière à rediriger une partie de ses exportations vers l’Europe. Les exportations chinoises de biens vers l'Allemagne ont ainsi bondi de 17% cette année sur les cinq premiers mois par rapport à l'année précédente, tandis que celles vers l'Union européenne ont progressé de 16%, selon les données des douanes chinoises.

Pourquoi la Chine mise gros sur l’exportation

L’arrivée massive de produits industriels hauts de gamme chinois sur le marché européen n’est pas le fruit du hasard, elle répond à une stratégie de Pékin. Dans le cadre de son initiative "10 000 petits géants", celui-ci a injecté des subventions massives, avantages fiscaux et ressources publiques dans des milliers d'entreprises de taille intermédiaire spécialisées, explicitement conçues pour remplacer les champions du Mittelstand allemand. Le gouvernement chinois est par ailleurs régulièrement accusé de sous-évaluer volontairement sa monnaie, le yuan, pour rendre ses exportations moins chères et plus compétitives.

Pour Pékin, l’objectif est double. Il s’agit, d’abord, de relancer l’économie en surmontant l’effondrement du marché immobilier chinois, qui a plongé celle-ci en plein marasme. Face à une demande intérieure atone, la machine productive chinoise se cherche des débouchés extérieurs. La Chine représente désormais environ 30% de la production manufacturière internationale, alors qu'elle ne pèse que 13% de la consommation mondiale."Depuis quelques années, le gouvernement chinois a déclenché un torrent sans précédent de subventions en faveur des industries manufacturières de haute technologie. Ceci, combiné à des facteurs structurels propres au fonctionnement de l'économie chinoise, a permis à la Chine de réaliser d'importants gains de parts de marché mondiales dans des secteurs comme l'automobile, la pharmacie et la construction navale", résume l’économiste américain Noah Smith.

L’an passé, le volume global des exportations chinoises a progressé à un rythme plus de deux fois supérieur à celui du commerce mondial, portant l'excédent commercial du pays à un niveau historique de 1 200 milliards de dollars. Cette dynamique s'est renforcée début 2026, avec une croissance du volume des exportations de 15% au premier trimestre. De récentes recherches de l’OCDE montrent que 60% des parts de marché gagnées par les entreprises chinoises à l’étranger sont dues à des subventions de Pékin. 

Le second objectif du gouvernement chinois est, selon un récent rapport du Rhodium Group, une pure logique de pouvoir : en contrôlant des segments clés des chaînes d'approvisionnement d'autres pays, il peut utiliser la menace de contrôles à l'exportation comme un puissant levier de négociation vis-à-vis de ces pays.

Bruxelles contre-attaque

Face à la menace de voir son industrie éviscérée, le gouvernement allemand, longtemps farouchement libre-échangiste, est en train de revoir ses principes et s’ouvre à la mise en place de protections tarifaires  à l'échelon européen, longtemps demandées par la France. De nouveaux quotas d’acier ont été adoptés pour protéger l’industrie sidérurgique européenne, avec des règles pour éviter que la Chine contourne les tarifs en passant par des pays tiers, une stratégie qu’elle a notamment utilisée pour préserver ses voitures électriques des droits de douane européens. L’UE a également commencé à se doter d’une politique industrielle.

La proposition la plus importante actuellement à l'étude est l’"instrument anti-surcapacités". Ce mécanisme créerait l'équivalent européen de la Section 301 de la loi commerciale américaine. Cet instrument permettrait à Bruxelles de répondre directement à des distorsions systémiques, sans avoir à apporter la preuve d'un préjudice secteur par secteur. Il pourrait cibler des industries comme la chimie, les machines-outils, les semi-conducteurs, les batteries et les technologies propres, tout en maintenant les restrictions aussi longtemps que le déséquilibre sous-jacent persiste.

L’Europe dispose enfin, grâce à l'instrument anti-coercition de l'Europe, adopté en 2023, de la possibilité de riposter face à des pressions économiques au moyen de droits de douane, de restrictions sur les marchés publics et de mesures limitant l'accès aux financements.

La France souhaite aller plus loin : en février 2026, le Haut-Commissariat français à la Stratégie et au Plan a frappé un grand coup en proposant soit un tarif douanier généralisé de 30% sur les importations chinoises, soit une dépréciation de 20 à 30% de l'euro face au yuan. Si la proposition n’est pour l’heure pas allée plus loin, de telles suggestions auraient jadis fait pousser des cris d’orfraie à Berlin. Le fait qu’elles puissent aujourd’hui être calmement discutées montre que l’humeur des milieux économiques allemands s’est considérablement transformée.