La "Taxe d'Utilité" : quand l'économie de l'attention épuise l'infrastructure humaine d'Internet
L'optimisation algorithmique épuise les créateurs utiles et fait fuir la Gen Z. Un psychiatre décrypte cette "Taxe d'Utilité" et propose le modèle de la Durabilité Cognitive.
L'optimisation algorithmique n'est plus un outil pour atteindre son audience, c'est devenu le but même du travail. Résultat : les créateurs "utiles" s'épuisent et la Gen Z déserte. Il est temps de passer à la Durabilité Cognitive.
1) Quand le montage prend le pas sur le message
Il est 23h. Un médecin spécialiste termine sa journée. Il veut partager un message de prévention crucial sur une pathologie fréquente. Au lieu de l'écrire simplement, il passe deux heures à chercher une musique tendance, à couper ses respirations au milliseconde près, et à rédiger une "accroche" agressive pour capter l'attention dans les trois premières secondes.
Le problème n'est pas le message, c'est le conteneur. La valeur clinique de son intervention est incontestable, mais pour qu'elle atteigne ceux qui en ont besoin, il doit payer ce que j'appelle une "Taxe d'Utilité" : consacrer 80 % de son énergie à jouer les monteurs vidéo et les psychologues amateurs de l'attention, simplement pour satisfaire la machine. L'optimisation, qui devait être un outil de distribution, est devenue une pathologie.
2) L'inversion des buts (Loi de Goodhart)
En théorie des systèmes, le diagnostic est connu. C'est la loi de Goodhart : lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. Les plateformes sociales optimisent pour des proxys d'engagement — le temps de visionnage, les partages, les sauvegardes. Elles ne mesurent pas la valeur humaine ; elles mesurent l'extraction de l'attention.
Nous forçons l'infrastructure humaine la plus vitale d'Internet (les médecins, les chercheurs, les enseignants) à emballer leur vérité dans un format performatif. Dans ma pratique clinique, où je traite la souffrance au travail et le burn-out des soignants, j'observe aujourd'hui exactement les mêmes symptômes chez ces créateurs numériques. Lorsqu'on oblige un profil "aidant" à traiter son empathie comme une métrique de performance, on crée une Fusion Identitaire : l'estime de soi devient indiscernable d'un tableau de bord affichant des flèches rouges ou vertes. Ce n'est pas un manque de résilience individuelle ; c'est un risque professionnel structurel.
3) L'exode silencieux : la "discontinuité technologique"
La tragédie est que cette pression ne brise pas seulement les créateurs ; elle aliène l'audience. Nous assistons à une vague massive de désengagement. Ce que la Silicon Valley qualifie parfois de simple "fatigue" passagère est un phénomène structurel documenté : la discontinuité technologique (technology discontinuance).
Les jeunes, en particulier, se retirent des fils d'actualité publics pour se réfugier dans des groupes privés. Les données cliniques l'expliquent : une étude de 2025 (JAMA Network Open) démontre qu'une simple déconnexion d'une semaine réduit drastiquement la dépression, l'anxiété et l'insomnie chez les jeunes adultes. Lorsque l'algorithme devient le miroir de notre épuisement, optimisant pour le cerveau reptilien (l'indignation, le scandale, le clash) plutôt que pour l'utilité, le fil d'actualité perd sa valeur sociale. Les utilisateurs ne s'ennuient pas ; ils saturent.
4) Architecturer la "Durabilité Cognitive"
Il ne s'agit pas de prôner un retour romantique à l'Internet des années 2000. L'algorithme est un levier puissant. Mais nous opérons actuellement sur un modèle extractif, comme une entreprise forestière qui coupe sans jamais replanter.
Le prochain grand cycle d'innovation technologique devra se faire autour de la Durabilité Cognitive. Cela passe par des algorithmes régénératifs : des systèmes qui récompensent l'agentivité. Des études récentes (Seekis et al., 2025) prouvent que les "nettoyages de contenu" actifs et la fixation de limites améliorent considérablement le bien-être. Nous devons concevoir des plateformes qui intègrent cela by design, en optimisant pour ce que l'utilisateur trouve significatif (le temps bien investi), plutôt que pour ce qui capte ses failles (le temps captif).
5) Ce qui doit être mesuré, simplement
Nous devons imposer un "Devoir de Soin" (Duty of Care) systémique. Il faut cesser de piloter le succès d'une plateforme par le simple volume d'attention globale, pour intégrer des "métriques de sens" et de santé publique. Les plateformes ont la capacité technique de détecter l'épuisement d'un créateur ou l'hyper-vulnérabilité d'un utilisateur ; elles doivent avoir l'obligation d'agir dessus.
Appel à l'action
Ne demandez plus à vos équipes ou à vous-même de "hacker" l'algorithme. C'est une course perdue d'avance qui se paie en santé mentale. Mettez l'utilité au volant. Posez des limites strictes sur votre temps de production et votre consommation analytique. Les "aidants" sont épuisés, la jeunesse se déconnecte. Il est temps d'exiger des algorithmes qu'ils arrêtent de nous hacker.