Une heure de visioconférence pour ce qui aurait pu être un mail de cinq lignes

Ricciarelli Consulting

La visioconférence devait accélérer le travail. Dans beaucoup d'entreprises, elle est devenue l'endroit où l'on transforme cinq lignes d'email en une heure de discussion parfaitement inutile.

Depuis quelques années, la visioconférence s’est imposée comme un outil central du travail moderne. Teams, Zoom, Meet ou Webex ont transformé la manière dont les entreprises communiquent, coordonnent leurs équipes et organisent leurs projets. Sur le papier, ces outils devaient simplifier le travail collectif. Dans la réalité, ils ont souvent produit un phénomène inverse : une inflation de réunions virtuelles interminables, dont l’utilité réelle reste parfois très discutable.

Dans de nombreuses entreprises, il n’est plus rare de voir des journées entières découpées en enchaînements de visios de quarante cinq minutes ou d’une heure. Les participants se connectent, attendent que tout le monde arrive, prennent la parole tour à tour, reformulent ce qui vient d’être dit, partagent quelques slides, puis concluent en fixant un prochain point. Une heure plus tard, chacun ferme la fenêtre de la réunion avec un sentiment étrange : celui d’avoir passé beaucoup de temps à parler… pour finalement décider très peu.

Le problème n’est évidemment pas la visioconférence en elle même. Dans certaines situations, elle reste un outil extrêmement utile. Elle permet de réunir rapidement des équipes dispersées, de clarifier un sujet complexe ou d’accélérer une décision. Mais dans beaucoup d’organisations, la visio est progressivement devenue un réflexe automatique. Dès qu’un sujet apparaît, on crée un créneau dans l’agenda. Et ce créneau dure presque toujours une heure.

L’illusion du travail collectif

Une visioconférence donne une impression très forte d’activité. Plusieurs personnes connectées, des caméras allumées, des documents partagés à l’écran, des discussions qui s’enchaînent. Tout cela crée l’image d’un travail collectif intense. Pourtant, cette impression est souvent trompeuse.

Dans bien des cas, la majorité des informations échangées pendant ces réunions auraient pu être résumées dans un message écrit. Un mail clair, structuré en quelques lignes, aurait permis de transmettre la même information en quelques minutes. Au lieu de cela, l’organisation mobilise cinq, huit ou parfois dix personnes pendant une heure entière.

Ce phénomène révèle un paradoxe assez classique dans le monde du travail : plus les outils de communication sont faciles à utiliser, plus les organisations ont tendance à multiplier les échanges… même lorsqu’ils ne sont pas nécessaires.

Une heure pour reformuler l’évidence

Il suffit d’assister à certaines visioconférences pour comprendre comment ce mécanisme fonctionne. Une personne présente un point qui pourrait être résumé en deux phrases. Une autre apporte une précision qui ne change pas grand chose au fond du sujet. Une troisième reformule ce qui vient d’être dit pour montrer qu’elle a bien compris. Puis quelqu’un partage un écran pour montrer un document déjà envoyé par mail la veille.

La réunion se termine souvent par une formule bien connue : on va prendre le temps d’y réfléchir et on en reparle la semaine prochaine.

Entre temps, une heure entière s’est écoulée. Une heure pendant laquelle plusieurs professionnels expérimentés ont mobilisé leur attention, interrompu leur travail et mis leurs projets en pause pour participer à un échange qui n’a produit ni décision claire, ni orientation nouvelle.

Parler pour exister dans l’organisation

Ces visioconférences interminables répondent aussi à une logique plus subtile : celle de la visibilité professionnelle. Dans les organisations complexes, il est souvent important de montrer que l’on est impliqué, présent, actif dans les discussions.

Prendre la parole pendant une visio devient alors une manière de signaler sa présence dans le projet. Même lorsque l’intervention n’apporte pas d’information nouvelle, elle permet d’occuper une place dans la conversation collective.

Ce phénomène n’est pas propre aux réunions virtuelles. Il existait déjà dans les réunions physiques. Mais la généralisation du travail à distance l’a amplifié. La visio est devenue l’un des rares moments où les collaborateurs peuvent apparaître dans le radar de l’organisation.

Le vrai problème n’est pas la visio

Il serait pourtant trop simple de conclure que la visioconférence est le problème. Dans les entreprises efficaces, ces outils sont utilisés de manière très différente. Les visios sont courtes, ciblées, et surtout orientées vers une décision ou une clarification précise.

La différence ne tient donc pas à la technologie, mais à la manière dont les organisations prennent leurs décisions. Lorsqu’un sujet est clair, une visio de quinze minutes peut suffire à trancher. Lorsqu’un sujet est flou ou que personne ne souhaite vraiment assumer l’arbitrage, la réunion s’étire, les interventions se multiplient et la discussion tourne en rond.

Dans ce cas, la visioconférence devient moins un outil de travail qu’un espace où l’on prolonge la discussion… parfois simplement pour éviter le moment où quelqu’un devra réellement trancher.

Et c’est peut être là le paradoxe le plus révélateur du travail contemporain : dans certaines entreprises, on peut mobiliser dix personnes pendant une heure entière pour discuter d’un sujet qui aurait pu être résumé, clairement et efficacement, dans un mail de cinq lignes.