IA : ne sacrifions pas une génération sur l'autel de la performance

Valumen

L'IA ne remplace pas les individus, elle remplace des tâches. Encore faut-il que les entreprises, les DRH et les pouvoirs publics fassent de l'IA un levier de formation, et de transmission.

Par Nicolas Doucerain, CEO de Valumen — Professeur à l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Il est huit heures dans l'amphithéâtre de l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Le regard de mes étudiants de première année PPEI (Projet Personnel d’Étude et d’Insertion) trahit une angoisse sourde. Ils doivent exprimer leur principale crainte. La réponse est souvent unanime : "l’intelligence artificielle". Ou plus précisément, ce qu’elle fera de leurs emplois, de leurs trajectoires, de leur place dans le monde.

Ces étudiants ne sont pas fragiles ni naïfs. Ils regardent le monde tel qu’il leur est présenté, bombardé d’un flux continu de manchettes anxiogènes, de rapports alarmistes, de licenciements massifs annoncés tambour battant par des entreprises qui brandissent l'IA comme un étendard de modernité. Une étude du Stanford Digital Economy Lab de novembre 2025 chiffre la baisse relative de l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA à environ 16 % aux États-Unis depuis l’arrivée de l’IA générative. L’Insee, de son côté, a relevé en France sur le dernier trimestre 2025 une baisse de l’emploi des moins de 30 ans dans plusieurs secteurs dont l’activité continue néanmoins de progresser. Sans compter les prises de parole très médiatisées de certaines grandes figures de la tech, comme Bill Gates, qui évoquait encore récemment la disparition de 90 % des emplois au cours des vingt prochaines années.

Lever le doute

Dans beaucoup d’entreprises, l’IA remplit les tâches basiques que les juniors effectuent traditionnellement dans leur phase d’apprentissage. Alors oui, nos jeunes sont pétrifiés. Qui pourrait le leur reprocher ?

Au risque de froisser quelques ego bien installés dans leurs comités de direction, nous sommes en train de rater quelque chose d'essentiel : l'IA n'est pas le problème, le problème est ce que nous en faisons — ou plutôt ce que nous en disons. Trop d'entreprises ont transformé le déploiement de l'IA en opération de communication sur la performance, en oubliant que derrière chaque process automatisé, il y a un être humain qui se demande s'il a encore sa place. Trop de DRH ont laissé leurs équipes découvrir la stratégie IA de leur entreprise dans la presse, entre deux annonces de plans sociaux.

L'IA ne remplace pas les hommes et les femmes — elle remplace les tâches. Nuance fondamentale car, si l’IA peut analyser dix mille CV en quelques secondes, elle ne peut pas regarder un candidat dans les yeux et sentir qu'il ment. Elle peut générer un rapport financier en quelques minutes, elle ne peut pas sentir la dynamique toxique d'un CODIR en crise. Elle peut optimiser un planning, elle ne peut pas motiver une équipe épuisée un lundi de janvier.

Reprendre la main sur ce récit

En tant que dirigeant d’entreprise, j’appelle l’ensemble des acteurs économiques et du monde politique à ne pas foncer tête baissée, comme une abeille naturellement attirée par son propre miel. Nous devons précisément faire l’inverse de ce réflexe instinctif : prendre du recul, apprivoiser l’outil pour mieux en comprendre les forces, mais aussi en mesurer les limites et les risques. C’est à cette condition que nous pourrons définir, avec discernement, où l’IA doit commencer… et surtout où elle doit s’arrêter dans chaque fonction de l’entreprise.

Il ne s’agit pas de la fuir, mais de l’intégrer massivement et intelligemment pour automatiser uniquement les tâches qui doivent l’être et libérer du temps. Du temps pour ce qui ne sera jamais remplaçable : la relation humaine, l’intuition, la créativité, le courage managérial. Bref, du temps pour les femmes et les hommes, qui doivent rester le premier capital de chaque entreprise dans notre pays.

Les entreprises qui capitaliseront le mieux avec l'IA ne seront pas celles qui auront le plus automatisé. Ce seront celles qui auront su réinvestir le temps gagné dans ce qu'aucune machine ne peut faire : construire des cultures d'entreprise solides, développer les talents, manager avec humanité, fidéliser par le sens. L'IA comme levier d'humanisation — voilà le vrai sujet. Voilà la révolution qu'on n'entend pas assez.

Alors que fait-on : on continue à laisser une génération se convaincre qu'elle est condamnée, à annoncer des suppressions de postes sans jamais expliquer les reconversions, les nouvelles compétences, les nouveaux métiers qui émergent ?

Nos décideurs politiques doivent prendre conscience de l’enjeu : la formation professionnelle à l'ère de l'IA ne peut pas rester un chantier de seconde zone. Les dirigeants et les DRH sont aussi en première ligne, leur rôle n'a jamais été aussi stratégique car nous n'avons pas le droit de sacrifier une génération sur l'autel de la performance.

Il est temps de le dire. Fort. Et de l'assumer.

Nicolas Doucerain est CEO de Valumen, cabinet de conseil en RH et Executive Search, classé 5 années consécutives dans le TOP 400 des Champions de la Croissance — Les Échos. Il enseigne à l'Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Auteur de "Ma petite entreprise a connu la crise" (Bourin Editeur)