Ce que les managers oublient quand ils arrivent au sommet

clémentine olivier

Chef de mission chez MSF depuis 20 ans, Jean-Baptiste Marion l'affirme : le vrai atout d'un manager, c'est de savoir qu'il n'est pas indispensable

Il est entré à Médecins Sans Frontières à 22 ans, sans expérience professionnelle. Vingt ans plus tard, Jean-Baptiste Marion est chef de mission chez MSF. Il supervise des programmes dans des pays en crise, coordonne des équipes pluridisciplinaires, prend des décisions dans des contextes où l'erreur a un coût humain réel.

Je lui ai demandé ce qui distingue les managers qui durent de ceux qui s'effondrent dans l'humanitaire.

Sa réponse n'était pas celle que j'attendais.

"La modestie."

Pas la modestie de façade que l'on affiche dans les bilans de fin d'année. Pas la fausse humilité des discours d'entreprise. Une modestie structurelle, ancrée dans une conviction claire : dans beaucoup de situations, le manager n'est pas là parce qu'il est le plus compétent. Il est là parce qu'il vient d'ailleurs.

"Un peu comme un disjoncteur dans un système électrique, dit-il. Si quelque chose saute, c'est nous."

Cette image mérite qu'on s'y arrête.

Le mythe de la valeur ajoutée managériale

L'une des illusions les mieux entretenues du monde professionnel est celle du manager porteur de solutions. Il arrive, il analyse, il décide, il redresse. Ce récit est commode. Il justifie les salaires, les hiérarchies, les processus de recrutement.

Il est aussi, très souvent, inexact.

Jean-Baptiste l'a expérimenté sur plusieurs terrains humanitaires. À son arrivée chez MSF, les équipes locales connaissent le contexte, les dynamiques sociales, les codes culturels, les risques réels. Lui connaît son organisation, ses procédures, ses standards. C'est utile. Ce n'est pas suffisant pour prétendre diriger depuis le sommet.

"Notre plus-value technique est souvent limitée. Ce qui compte, c'est de bien connaître son organisation, son contexte, de rester suffisamment longtemps pour apporter quelque chose de pertinent."

Cette lucidité n'est pas de la résignation. C'est une lecture précise de ce que le management peut réellement produire, et dans quelles conditions. Dans le secteur humanitaire, où les équipes nationales portent la mémoire opérationnelle des crises depuis des années, cette réalité est particulièrement visible.

Dans les organisations françaises, cette clarté est rare. Le manager est encore trop souvent recruté, évalué, promu sur la base de son expertise technique plutôt que sur ses capacités relationnelles et systémiques. On fait monter les meilleurs ingénieurs, les meilleurs commerciaux, les meilleurs analystes. Et on s'étonne ensuite que leurs équipes ne suivent pas.

Ce que la modestie permet réellement

La modestie n'est pas une posture. C'est un outil de travail.

Un manager qui surestime sa valeur ajoutée prend des décisions sans écouter. Il surcharge les réunions de ses propres analyses. Il coupe les initiatives de ses équipes avant qu'elles n'arrivent à maturité. Il crée de la dépendance là où il devrait construire de l'autonomie.

Un manager qui connaît ses limites fait autre chose. Il écoute les équipes qui ont la mémoire du terrain. Il pose des questions plutôt que d'apporter des réponses prématurées. Il crée les conditions dans lesquelles les compétences existantes peuvent s'exprimer.

Jean-Baptiste parle de "management sain" : apporter de la stabilité, écouter ceux qui connaissent mieux le contexte, reconnaître ce que l'on ignore. Chez MSF, où les coordinateurs expatriés sont remplacés tous les six à douze mois, cette transmission du savoir vers les équipes locales n'est pas une option. C'est une condition de continuité opérationnelle.

Ce type de management ne fait pas de bruit. Il ne génère pas de slides impressionnants ni de chiffres spectaculaires sur les tableaux de bord. Mais il protège les équipes. Il leur permet de fonctionner dans des conditions difficiles sans s'effondrer.

Et c'est précisément pour cela qu'il est invisible, donc sous-estimé.

La gloire du retour et le piège qui l'accompagne

Il y a quelque chose de particulier dans la manière dont l'entourage célèbre les professionnels de l'humanitaire à leur retour de mission. Le terrain difficile, les décisions prises sous pression, les résultats obtenus malgré les obstacles : tout cela nourrit un récit héroïque que l'environnement professionnel et familial accueille volontiers.

Jean-Baptiste l'observe depuis des années. "Quand on rentre, on est parfois glorifié. Or, nous sommes très loin de cela. Nous recevons souvent beaucoup plus que nous ne donnons."

Ce déséquilibre entre l'image renvoyée et la réalité vécue est un vrai danger. Non par question de fausse humilité, mais parce qu'il crée un écart cognitif difficile à gérer sur la durée. Le manager qui croit à sa propre légende finit par prendre des risques disproportionnés. Il s'entoure de personnes qui confirment plutôt que de personnes qui questionnent. Il confond la reconnaissance avec la compétence.

La modestie, dans ce contexte, est une forme de protection. Contre soi-même, autant que contre les environnements qui nous surévaluent.

Ce que cela change concrètement

Développer une modestie structurelle dans son management ne demande pas de se dévaloriser. Cela demande quelques pratiques précises.

Savoir nommer ce que l'on ne sait pas, avant de chercher à combler le vide par une réponse rapide. Prendre le temps de rester suffisamment longtemps dans un contexte pour en comprendre les logiques profondes, plutôt que de diagnostiquer en quarante-huit heures. Valoriser explicitement les compétences des équipes que l'on manage, plutôt que de les absorber dans son propre récit de performance.

Et surtout : reconnaître que la stabilité que l'on apporte vaut parfois plus que l'expertise que l'on croit posséder.

Jean-Baptiste a passé plus de deux décennies chez Médecins Sans Frontières à construire quelque chose que beaucoup de managers cherchent encore à nommer. Ce n'est pas du leadership charismatique. Ce n'est pas de la stratégie brillante. C'est une présence lucide, stable, orientée vers les autres.

Dans un monde qui célèbre l'individu performant, la modestie reste la compétence la plus difficile à évaluer.

Et probablement l'une des plus utiles.