Pourquoi la sérénité est la compétence managériale la plus sous-estimée

clémentine olivier

Quel conseil donnerait un ancien Chef de délégation du CICR au manager qu'il était à 20 ans ? Un seul mot : sérénité. Et une explication qui change tout.

Si vous demandiez à un ancien Chef de délégation du Comité International de la Croix Rouge quel conseil il donnerait au manager qu'il était à 20 ans, vous vous attendriez peut-être à quelque chose sur la stratégie, la négociation, la gestion de crise. Walter Fuellemann, 31 ans de terrain dans certains des contextes les plus instables du monde, a une réponse différente.

Un seul mot : sérénité.

Non pas la sérénité comme état d'âme agréable à cultiver le week-end. La sérénité comme compétence opérationnelle, comme discipline de l'énergie, comme outil de décision. Une compétence qu'il dit n'avoir pas eu assez tôt, et dont l'absence lui a coûté — en dépenses inutiles, en colères mal dirigées, en batailles menées sur le mauvais terrain.

La colère est une réponse normale. Elle ne suffit pas.

Les managers qui s'engagent vraiment dans leur travail ont une caractéristique commune : ils ont des opinions sur ce qui devrait être différent. Sur les décisions qui leur semblent mauvaises, les processus qui ralentissent sans raison, les arbitrages qui sacrifient le long terme au court terme. Cette sensibilité n'est pas un défaut. Elle est souvent la marque d'une intelligence fine de l'organisation et de ses dysfonctionnements.

Le problème ne vient pas de l'insatisfaction. Il vient de l'énergie que l'on y consacre, sans distinguer ce qui mérite un investissement réel de ce qui n'y changera rien.

Walter Fuellemann le formule sans détour : "Ne sois pas tout le temps dans la colère ou l'agacement quand les choses ne vont pas comme tu penses qu'elles devraient aller." Ce n'est pas une invitation à l'indifférence. C'est un diagnostic sur le coût caché de la résistance permanente. Un manager constamment en tension contre ce qu'il ne contrôle pas dépense une énergie qui manquera ailleurs. Dans les décisions qui comptent vraiment. Dans l'attention portée aux personnes. Dans la capacité à rester lisible pour son équipe dans les moments incertains.

L'épuisement des leaders ne vient pas toujours du trop-plein de travail. Il vient parfois du trop-plein de friction ; cette énergie consommée à vouloir changer ce qui ne changera pas, du moins pas maintenant, du moins pas par ce levier-là.

Une prière du XIXe siècle comme outil de décision du XXIe

Walter Fuellemann cite une source inattendue pour un homme de terrain : la prière de la sérénité, attribuée au pasteur américain Reinhold Niebuhr. Elle tient en trois demandes : la grâce d'accepter ce que l'on ne peut pas changer, le courage de changer ce que l'on peut, et la sagesse de distinguer l'un de l'autre.

Ce texte circule depuis des décennies dans les programmes de soutien psychologique. Il mérite une lecture différente dans un contexte managérial ; non pas comme ressource spirituelle, mais comme architecture de décision.

La troisième demande est la plus exigeante, et la plus utile : distinguer ce qui est dans votre périmètre d'action réel de ce qui ne l'est pas. C'est une question que peu de managers se posent explicitement, et pourtant elle conditionne l'efficacité de tout le reste.

Dans la pratique, cela ressemble à ceci : face à une décision stratégique prise en haut et avec laquelle vous êtes en désaccord, avez-vous des leviers pour l'influencer, pour en modifier les paramètres d'exécution, pour en atténuer les effets sur votre équipe ? Si oui, investissez-vous là. Si non, le choix est simple même s'il est inconfortable : accepter, ou partir. Ce qui ne sert à rien, c'est d'occuper l'espace entre les deux : ni en accord, ni en action, juste en résistance sourde.

Ce cadre ne s'applique pas qu'aux grandes décisions. Il vaut pour les irritants du quotidien : les réunions inutiles, les reporting chronophages, les processus absurdes. Certains peuvent être changés. D'autres font partie du système dans lequel vous opérez. La sérénité, dans sa version opérationnelle, c'est savoir lesquels sont lesquels.

Sérénité n'est pas fatalisme

Il y a un risque dans cette logique, et il faut le nommer directement : la sérénité mal interprétée devient de la passivité. Elle peut servir à justifier l'inaction, à habiller en sagesse ce qui est en réalité de la résignation.

Walter Fuellemann est très précis sur ce point : il ne parle pas d'accepter sans fatalisme. La nuance est importante. Le fatalisme dit que rien ne sert à rien. La sérénité dit que certaines choses ne servent à rien dans ce contexte, avec ces ressources, à ce moment. Ce n'est pas la même posture.

Le leader sénior (celui qui a traversé suffisamment de situations pour en avoir une lecture calibrée) agit avec intensité là où son action produit un effet réel. Il ne se retient pas d'agir. Il choisit sur quoi agir. Ce discernement, cette économie de l'engagement, est précisément ce qui lui permet de tenir dans la durée là où d'autres s'épuisent.

C'est aussi ce qui différencie la sérénité de l'indifférence aux yeux d'une équipe. Un manager serein n'est pas un manager absent. Il est celui qui ne panique pas sous la pression parce qu'il a appris à distinguer les signaux qui appellent une réponse des bruits qui n'appellent rien. Cette stabilité est une des formes les plus concrètes de protection qu'un leader puisse offrir.

Walter Fuellemann aurait aimé comprendre cela à 20 ans. Trente ans plus tard, il le transmet à ceux qui l'écoutent. Ce n'est peut-être pas le conseil le plus spectaculaire. C'est probablement l'un des plus utiles.