Quand les organisations deviennent top-down, elles perdent leur meilleure intelligence
Après 31 ans au CICR, Walter Fuellemann identifie un basculement progressif dans les organisations : le terrain, qui analysait et anticipait, a cédé la place à un flux descendant où le siège dicte.
Walter Fuellemann, que j’ai interviewé dans mon podcast "Les coulisses de l'humanitaire" a passé 31 ans au CICR. Chef de délégation dans des contextes opérationnels extrêmes (Bosnie, Nicaragua, Afrique du Sud...) puis dans des postes diplomatiques auprès des Nations unies et de l'OTAN. Il a vu l'organisation changer. Et parmi tous les changements qu'il observe, il en pointe un avec une netteté particulière.
"J'ai vécu une époque où ce que disait le terrain nourrissait vraiment le siège. Le terrain analysait, anticipait, orientait. Je trouve qu'on a perdu quelque chose en devenant plus top-down."
Cette phrase ne concerne pas seulement le monde humanitaire. Elle décrit une trajectoire que la plupart des organisations connaissent à mesure qu'elles grandissent, se structurent, et rationalisent leurs processus. Et ce qu'elles perdent dans cette trajectoire, elles le comprennent rarement avant qu'il soit trop tard.
Ce que le terrain sait avant tout le monde
Dans toute organisation opérationnelle, il existe une asymétrie fondamentale d'information : ceux qui sont proches de la réalité (les équipes commerciales, les chefs de projet, les managers de proximité, les opérateurs) voient des choses que les directions ne voient pas. Pas parce que les directions sont incompétentes. Parce qu'elles sont structurellement éloignées du point de contact avec la réalité.
Ce que le terrain observe en premier, ce sont les signaux faibles. Les demandes clients qui changent de nature avant que les indicateurs agrégés ne le reflètent. Les résistances internes qui s'accumulent avant de devenir des conflits visibles. Les dysfonctionnements opérationnels qui se règlent localement, en silence, jusqu'au jour où ils ne peuvent plus l'être. Les tensions avec des partenaires ou des fournisseurs qui préfigurent des ruptures que personne n'avait anticipées.
Ces signaux remontent rarement d'eux-mêmes. Ils remontent quand les canaux existent, quand les équipes ont confiance que leur lecture sera entendue, et quand le fait de signaler un problème ne revient pas à s'exposer à une sanction implicite pour avoir soulevé une mauvaise nouvelle.
Walter Fuellemann décrit un équilibre qu'il a connu et qui lui semble s'être dégradé : le terrain analysait et orientait, le siège gouvernait et stratégisait. Chacun faisait son travail, et les deux niveaux se nourrissaient mutuellement. Ce n'est pas un modèle nostalgique. C'est une description d'une architecture informationnelle qui fonctionnait, et dont la dégradation a des conséquences très concrètes sur la capacité d'une organisation à s'adapter.
Le glissement top-down est rarement délibéré
Aucun dirigeant ne décide un matin de couper les remontées d'information de son terrain. Le glissement vers le top-down est presque toujours le produit non intentionnel d'une accumulation de décisions raisonnables prises séparément.
Une couche hiérarchique supplémentaire pour gérer la croissance. Un processus de reporting standardisé pour consolider l'information. Un système d'évaluation qui mesure l'exécution des directives plutôt que la qualité de l'analyse. Une culture où les mauvaises nouvelles remontent filtrées parce que les porteurs de mauvaises nouvelles ont appris que cela ne leur vaut rien. Chacune de ces évolutions a sa logique propre. Ensemble, elles produisent une organisation où le haut parle plus qu'il n'écoute.
Le problème est que ce glissement est difficile à percevoir de l'intérieur, et notamment du sommet. Les directions reçoivent de l'information : des rapports, des tableaux de bord, des synthèses. Elles ont l'impression d'être informées. Ce qu'elles ne perçoivent pas, c'est ce qui a été filtré avant d'arriver. Ce qui a été reformulé pour ne pas déranger. Ce qui n'a pas été dit parce que personne ne pensait que cela valait la peine de le faire remonter.
Walter Fuellemann pointe une conséquence précise de ce glissement : la perte d'une capacité d'anticipation. Quand le terrain n'oriente plus, le siège réagit. Il réagit aux crises au lieu de les prévenir, aux ruptures au lieu de les anticiper, aux signaux devenus trop forts pour être ignorés au lieu des signaux faibles qui auraient permis d'agir en amont.
Reconstruire des canaux ascendants : une question de structure, pas de culture
La réponse habituelle à ce diagnostic est culturelle : il faut créer une culture de la parole, encourager la transparence, valoriser les remontées d'information. Ces intentions sont louables. Elles ne suffisent pas.
La culture est le résultat d'une structure, pas l'inverse. Si les canaux n'existent pas, si les instances ne sont pas prévues, si les indicateurs ne mesurent que ce qui descend et jamais ce qui monte, la culture de la parole restera un vœu pieux énoncé dans les réunions de direction et vécu comme un décalage cynique par les équipes.
Reconstruire des flux ascendants efficaces suppose d'agir sur plusieurs leviers simultanément. Le premier est structurel : des espaces dédiés où les équipes terrain présentent leur analyse à la direction, pas seulement leurs résultats. Le deuxième est évaluatif : intégrer dans les critères de performance des managers la qualité de leur écoute et de leur transmission vers le haut, pas seulement vers le bas. Le troisième est comportemental : que les dirigeants donnent suite visible aux remontées reçues, ou expliquent pourquoi ils n'y donnent pas suite. Rien ne décourage plus efficacement les remontées qu'un silence répété.
Walter Fuellemann n'a pas quitté le CICR avec des regrets sur les crises traversées. Il en est parti avec la conviction que la ressource la plus précieuse d'une organisation n'est pas son expertise stratégique au sommet. C'est son intelligence distribuée à tous les niveaux, et sa capacité à la faire circuler.
Les organisations qui l'ont compris ne se contentent pas de consulter leur terrain. Elles lui font confiance pour orienter.