"Itinéraire d'un DRH gâté", les meilleurs extraits L'Etat actionnaire, piètre gestionnaire

Jean-Luc Vergne a eu l'occasion d'évoluer dans des groupes avec des participations publiques. Le tableau qu'il dresse de cet Etat actionnaire de la fin du XXe siècle n'est pas des plus élogieux.

 

Des années 1970 aux années 1990, l'Etat était actionnaire majoritaire, voire unique actionnaire, d'un grand nombre de très grandes entreprises, mais ne jouait pas son rôle d'actionnaire, ni même de propriétaire. Alors qu'il aurait dû être le "stratège" de l'entreprise et protéger ses intérêts, il se contentait d'exercer – mollement – ce que l'on appelait alors sa "tutelle administrative". Au demeurant, j'ai trop fréquemment été confronté à des cas où l'Etat poursuivait des objectifs de natures diverses, voire opposées, en tout cas très éloignés de l'activité et de la compétitivité de l'entreprise. Et ceci, au gré des changements de majorité, de coloration politique, ou des nouvelles lubies de tel ou tel ministre. L'interventionnisme en particulier en matière sociale était fréquent, et de nombreux hauts fonctionnaires, totalement déconnectés des réalités de l'entreprise et de l'économie, étaient tentés de jouer les apprentis sorciers en matière d'emploi ou d'ingénierie sociale (qui ne s'appelait pas encore comme ceci). Les entreprises dans lesquelles l'Etat était actionnaire se devaient de tester toutes les nouvelles lubies.

L'Etat poursuivait des objectifs au gré des changements de majorité, de coloration politique, ou des nouvelles lubies de tel ou tel ministre

Ainsi, j'ai le souvenir d'un épisode très révélateur qui avait eu lieu aux Charbonnages de France, sous le gouvernement de Pierre Mauroy. Le gouvernement avait fait stopper un plan social en cours de route, avait exigé l'année suivante que l'on procède à des recrutements d'emplois aidés, et avait finalement relancé le plan social l'année suivante. Economiquement inévitable, celui-ci avait simplement été retardé et compliqué par l'intervention de l'Etat. Ses interventions, souvent contreproductives, occasionnaient également un autre dommage collatéral dans les entreprises dans lesquelles il détenait une part du capital : elles rendaient la gestion de l'entreprise suspecte aux yeux des autres investisseurs, notamment étrangers, et les dissuadaient de s'engager.

Chez Elf Aquitaine, où le mélange des genres a fini par atteindre les sommets que l'on sait, je ne peux passer sous silence l'intervention politique du gouvernement d'Edouard Balladur, qui avait renvoyé au plus vite Loïc Le Floch-Prigent de son poste pour y placer Philippe Jaffré, inspecteur des Finances et issu de la banque Stern, du Crédit Agricole, donc le plus éloigné possible des réalités d'un groupe pétrolier. En définitive, cette manœuvre n'avait pour seul but, semble-t-il, que de couper les pompes à finance destinées aux socialistes, ainsi qu'aux gaullistes chiraquiens, en préparation de la future campagne présidentielle. Mais cela, on ne le comprit que plus tard...

Les représentants de l'Etat, très diplômés et certainement très brillants dans leurs domaines d'origine, n'avaient absolument aucune idée de la réalité quotidienne, économique et sociale d'Elf

Je me souviens également des rencontres annuelles que nous avions avec la Mission de contrôle, au ministère des Finances, alors encore rue de Rivoli, où nous devions présenter la politique salariale que nous envisagions pour l'année à venir. Nous avions des discussions à n'en plus finir sur l'effet noria, l'effet report, l'effet déport. Ces représentants de l'Etat, très diplômés et certainement très brillants dans leurs domaines d'origine, n'avaient absolument aucune idée de la réalité quotidienne, économique et sociale d'Elf et en particulier de ses filiales Atochem et Sanofi. Ils n'arrivaient pas à concevoir que, dans le monde de l'entreprise et de la production, un salarié n'était pas un "agent", et que les notions "d'indices" n'avaient pas cours chez nous... J'ai eu là des discussions absolument surréalistes, mon objectif étant de parvenir à gauchir quelque peu la réalité mathématique, afin de conserver des marges de respiration et de négociation. Car, bien sûr, je ne pouvais pas invoquer la mainmise de la tutelle, grande absente du quotidien de l'entreprise, devant nos organisations syndicales, sous peine de perdre toute crédibilité !