Crise de la presse : des chiffres (et des explications) qui font peur

Crise de la presse : des chiffres (et des explications) qui font peur Aux anciens maux tels la baisse du print et la voracité des plateformes se sont ajoutés de nouveaux, créant de multiples effets ciseaux contre lesquels les éditeurs de presse se battent tant bien que mal.

Au moins 930 suppressions de postes annoncées en quelques mois... Dans la presse quotidienne régionale et nationale, dans la presse spécialisée, les magazines, les pure players du web, les licenciements, les plans de départs volontaires et les non-renouvellement de postes s’enchaînent. Pourquoi une telle déferlante ? Les raisons sont nombreuses, et malheureusement structurelles

Une digitalisation des recettes insuffisante

Le navire amiral des entreprises de presse hors pure players, et leur plus grande peine aussi, reste les recettes issues de leur édition imprimée. Ces dernières pèsent lourd, tout en reculant année après année, et engendrent des coûts de production considérables qui plombent les résultats. Sauf exceptions, comme dans le cas du Monde, où le digital pèse pour 52% des recettes en 2025, des Echos, où il compte pour 60% du chiffre d'affaires hors diversification la même année, où encore pour Le Figaro où il représente 50% des recettes en 2024, la transformation digitale des titres est encore à la peine. La presse quotidienne nationale (PQN) est d’ailleurs la seule à voir sa diffusion globale progresser, de +3,4% en 2025 selon l’ACPM, malgré une baisse significative, sur le print, des ventes individuelles (-15%)  et des abonnements (-10%).

Au total, toutes familles de presse confondues, print et digital compris, la diffusion en France a reculé de 2,2% en France l’année passée, et de 1,5% en 2024. Dans la PQN, ventes et pub confondues, la transformation digitale représente à peine 30%, selon un panel représentatif du secteur réuni par l’Alliance de la presse d’information générale. Chez la presse quotidienne régionale et départementale, la situation est encore plus flagrante : le digital pèse pour seulement 8% du chiffre d’affaires (Alliance,  2024). Porteur de croissance, le digital n’est par conséquent pas encore en capacité de compenser les difficultés de ces groupes, qui se voient obligés, entre autres, de tailler dans leurs effectifs.

Dans la presse magazine, la situation est similaire : le print (ventes et publicité) pèse pour les deux tiers des recettes d’un groupe comme Prisma, leader du secteur des magazines en pleine crise, et pour 85% d’un CMI Media, également en difficulté. Les activités de diversification, bien que très rentables, ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’économie de la presse écrite dans la majorité des cas.

Une baisse forte des revenus publicitaires, même en digital

Dans l’économie de la presse historique, la pub pèse pour 26% des recettes de la PQR et de la PQN (Alliance,  2024). Et c’est quasiment l’intégralité des revenus digitaux d’un Prisma, pesant pour un tiers des recettes du groupe. Or, sur le plan de la publicité, les recettes diminuent chaque année depuis plusieurs années, y compris sur le digital : ce dernier s’est très mal porté, tout particulièrement ces deux dernières années, affectant de plein fouet également les pure players digitaux dont le modèle est à 100% dépendant de la pub.

Quelques chiffres : les revenus publicitaires nets de la presse, print compris, se sont érodés de 5% en 2024 comparé à 2023, malgré la tenue des Jeux olympiques, pour se retrouver 19,5% en-dessous de leur niveau de 2019, selon le Baromètre unifié du marché publicitaire.

L’année 2025 est venue enfoncer le clou, avec une baisse de 6,4% comparé à 2024 et de 10,2% comparé à 2023. Côté purement digital, les recettes de la catégorie édition et info ont baissé de 8% en 2025 comparé à 2024 (sur un marché en hausse de 11%), elles sont restés stables à +1% en 2024 (alors que le marché lui a grimpé de 16%) selon l’Observatoire de l’ePub. La baisse essuyée en 2023 était déjà de 6%. Au total, la presse a perdu 8 points de parts de marché sur le display en trois ans.

Comment expliquer des baisses aussi significatives sur les recettes publicitaires ? Quatre facteurs principaux contribuent à cette hécatombe.

1. Le marché publicitaire n’est pas favorable à la presse sur le digital car il s’est résolument tourné vers les plateformes, dont le reach, la data inégalée, la technologie et la simplicité d’activation a permis d’attirer la longue traîne de petits et moyens annonceurs, en plus des gros. Plus récemment, c’est toute l’économie des créateurs, tous installés chez les Gafam, en plein boom, qui renforce cette tendance : les investissements nets des annonceurs sur le marketing d’influence ont progressé de 13,1% en 2025, selon France Pub.

Chaque année, Google, Meta, Amazon et les principaux réseaux sociaux américains captent plus de 80% de la croissance du marché publicitaire français sur le digital. En six ans, le poids des plateformes est passé de 67% à 76%. Le poids de la presse à côté semble dérisoire : la catégorie édition et info a capté 504 millions d’euros de recettes digitales en display en 2025 ; les plateformes, elles, ont englouti 9,426 milliards (Observatoire de l’ePub) l’année passée en France.

2. Le social, le retail media et désormais la CTV sont les leviers plébiscités par les marques, au grand dam du display de l’open web. Depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, les annonceurs se ruent vers des leviers leur assurant un impact direct sur leurs ventes, à savoir le retail media (+34% pour le retail search en 2023 par exemple) et le social (+21% entre 2023 et 2025), notamment en vidéo. Dans la foulée, dès la fin de l’année 2023 puis l’année suivante, le lancement d’offres publicitaires par les plateformes de streaming, elles-mêmes en plein boom, a donné le coup de grâce : devenue le nouvel eldorado, la CTV attire les budgets des annonceurs et les priorités des adtech, un coup dur pour les éditeurs de l’open web qui avaient misé sur la vidéo pour valoriser leurs inventaires. En 2025, alors que la catégorie édition et info a vu ses recettes fondre de 8%, les chaînes TV, qui ont toutes embrassé le virage du streaming, ont enregistré des recettes de pub digitale en hausse de 22%. Sur la même période, la croissance des recettes publicitaires captées par les services de vidéo à la demande (Netflix, Disney Plus, Amazon Prime Video) a quant à elle grimpé de… 90% !

3. Des annonceurs traditionnels coupent drastiquement leurs budgets en contexte de crise.  Les difficultés se sont encore plus accentuées quand les annonceurs du luxe en 2024, et de l’automobile/transport en 2025, traditionnellement très fortement présents en presse, ont mis le pied sur le frein. Sans parler de la grande distribution (-3% en 2025) ou de la décoration/ameublement (-9%). La guerre en cours au Moyen-Orient n’est certainement pas de nature à arranger les choses.

4. Google a tué le SEO pour les médias. Cela fait plusieurs années que les éditeurs de presse constatent sur leurs sites des baisses de trafic issu de Google Search et des réseaux sociaux. Selon une étude publiée par le Reuters Institute en début d’année sur la base de données agrégées provenant de la société d’analyse Chartbeat, le trafic Google provenant de la recherche organique vers plus de 2 500 sites a diminué d’un tiers (33%) à l’échelle mondiale entre novembre 2024 et novembre 2025. Les sites français n'échappent pas à cette tendance de fond. L’essor du service Google Discover, dont le poids en part de trafic chez les éditeurs français est devenu majoritaire, selon l’Alliance de la presse d’information générale, ne facilite pas pour autant la monétisation de ces audiences, qui restent difficiles à cerner par les éditeurs du fait de leur caractère très volatile et de l’opacité de Google sur le fonctionnement de son algorithme.

Cette difficulté à maîtriser le trafic ne fait que s’accentuer avec la montée en puissance des agents conversationnels, qui ne renvoient que très peu d'audience vers les sites d’information. Aux Etats-Unis, une étude du Pew Research Center indique qu'AI Overviews (pas encore lancé en France) génère deux fois moins de clics, renforçant ainsi le risque de baisse des revenus publicitaires.