Laurent Frisch (Radio France) "Malgré l'opt-out, les contenus de Radio France continuent de remonter dans les réponses d'AIO et d'AI Mode"

Gemini va chercher les contenus de Radio France pour alimenter les aperçus d'IA et le mode IA de Google, explique Laurent Frisch, directeur du digital et de l'innovation chez Radio France.

JDN. Radio France a choisi de désactiver l’accès des aperçus d’IA (AI Overviews - AIO) et du Mode IA de Google à ses contenus, en se servant de l’opt-out proposé par la plateforme. Mais ça ne marche pas tout à fait : que constatez-vous ?

Laurent Frisch est directeur du digital et de l’innovation chez Radio France. © Radio France

Laurent Frisch. Nous constatons que, malgré notre opt-out, les contenus de Radio France continuent de remonter dans les réponses d’AIO et d’AI Mode, Gemini allant les chercher très régulièrement sur YouTube et différents réseaux sociaux, tels que Facebook et X. Même nos podcasts sont utilisés dans AIO de Google, qui les récupère sur des plateformes tierces, telles qu’Apple Podcast. Malgré notre opt-out d’AIO et d’AI Mode, les contenus de Radio France issus de ses comptes sociaux continuent d’être exploités librement par l’IA de Google. YouTube notamment, propriété de Google, devient une sorte de grande porte dérobée donnant accès à nos contenus malgré notre refus.

Que vous en dit Google ?

Google ne nous a fourni aucune réponse à nos questions pour le moment.

Quelles sont les options pour vous désormais ?

Nous ne sommes pas les seuls à constater ce problème. Nous espérons obtenir collectivement de Google des solutions. Une piste intéressante serait de déployer l’opt-out par éditeur afin d’exclure tous les contenus de ce dernier et pas uniquement son site web. Par ailleurs, nous examinons sur le plan juridique ce qui nous permettrait d’appuyer notre demande.

Votre audience a-t-elle été impactée depuis le démarrage d’AIO et AI Mode en France ?

Pour l’instant, nous n’observons pas de changement majeur dans la structure d’audience de nos sites, juste de petits tassements. Mais nous savons que dans les autres pays, les baisses observées à la suite du déploiement par Google de ses fonctionnalités d’IA dans le moteur de recherche sont arrivées progressivement. A noter que depuis quelques mois, nous constatons sur Discover des baisses, qui peuvent parfois être très importantes, sans que nous sachions pourquoi.

Pour quelles raisons avez-vous choisi l’opt-out d’AIO ?

Cette décision est en cohérence avec notre posture à l’égard de toutes les IA. La question de l’opt-out s’est posée juste après l’arrivée de ChatGPT, il y a près de quatre ans, quand il est devenu possible pour les éditeurs de ne pas autoriser l’IA à venir s'entraîner avec les contenus de leurs sites. Depuis, notre politique est de désactiver systématiquement l’accès à nos contenus à toutes les IA qui nous offrent cette possibilité. C’est également le cas pour Anthropic

Nous considérons qu’en voulant s’octroyer la mission d’informer les gens à la place des médias, ces IA représentent un réel danger pour la qualité de l’information. L’information sur l’actualité suppose un contrat de lecture avec le public, porté par une ligne et une responsabilité éditoriales. Quand le JDN, Le Monde, Le Figaro, Les Echos ou France Inter s’adressent au public, on sait qui le fait. Or, cela n’est pas le cas quand il s’agit d’un Gemini ou d’un ChatGPT.

Personne ne peut aujourd’hui attribuer un statut à l’information qui est transmise par ces IA du fait même de sa nature algorithmique et statistique : est-elle vérifiée, certifiée, juste, erronée ? Contrairement aux médias, on ne peut demander des comptes à une IA. Ces dernières ne sont par conséquent pas légitimes pour informer le public. Et c’est pour cela que nous refusons de cautionner ce mécanisme dangereux.

Beaucoup d’éditeurs hésitent à choisir l’opt-out de peur que cela ne vienne affecter leur visibilité. Or, nous observons partout dans le monde que les sources des contenus sont pratiquement invisibles dans AIO. A quoi bon disposer des bribes infimes de visibilité en échange de la crédibilité que nous donnerions à l’IA grâce à nos contenus ? Le public perçoit ces fonctionnalités d’IA sous le prisme de leur extrême efficacité. A terme, c’est l’avenir des médias qui est sérieusement compromis. Et donc, la possibilité fondamentale de bien informer.

Si demain ces IA acceptaient de négocier avec les médias des licences selon des critères équilibrés et transparents, maintiendriez-vous votre position ?

Si demain ces IA répondaient à une question sur l’actualité sous la forme d’une revue de presse ou bien en citant systématiquement les médias ayant traité le sujet, alors on pourrait commencer à discuter. Aujourd’hui, avec une visibilité quasi nulle, sans parler de l’absence totale de rémunération, nous sommes très loin du compte. Pour nous, chez Radio France, le principal problème posé par ces IA est le niveau insuffisant d’exposition donnée aux médias en tant que sources de l’information délivrée.

Etiez-vous au courant de la date à laquelle les fonctionnalités d’IA allaient être activées sur le moteur de recherche de Google en France ?

Non, nous n’avons reçu aucune information préalable de la part de Google sur la date prévue pour ce déploiement, qui a pris tout le marché de court. Un déploiement aux répercussions majeures, vu la position dominante sur le marché de ce moteur de recherche. Google, c’est la passerelle de loin la plus utilisée pour l’accès à l’information en ligne dont tous les éditeurs dépendent aujourd’hui. Avec l’IA, déployée sans aucune concertation ni le moindre équilibre, ce sont tous les éditeurs qui sont frontalement menacés.