L’ancien patron de la cybersécurité américaine à la tête de l’Icann

Cette semaine, Stéphane Van Gelder est à Sydney en Australie où se retrouve le gotha de la gouvernance de l'Internet. A l'ordre du jour, la nomination du prochain patron de l'Icann. Sauf surprise de dernière minute, celui-ci sera l'américain Rod Beckstrom. Faut-il y voir la volonté par les États-Unis de renforcer leur contrôle sur l'Internet ?

"Le nouveau boss vient de rentrer, il est au fond de la salle !" Depuis l'avènement de Twitter, plus possible d'être discret. Surtout lorsque l'on s'apprête à prendre le contrôle de l'entité chargée de la gouvernance de l'Internet. Alors même si dans les couloirs et les salles de réunions du luxueux hôtel Hilton de Sydney où je me trouve, Rod Beckstrom n'affiche aucune présence officielle, le buzz circule chez les quelques 1500 congressistes ayant fait le déplacement en Australie pour assister pendant sept jours à la deuxième des trois réunions annuelles de l'Icann. Dès qu'il est aperçu quelque part, hop, un nouveau "tweet" alerte de la présence de Rod Beckstrom.
 
Les Etats-Unis restent aux manettes de l'Internet  
Officiellement, le patron de l'Icann reste l'australien Paul Twomey. Le contrat de ce dernier n'expire que le 1er juillet, c'est à dire après la fin de ce 35e congrès du régulateur mondial de l'Internet. Traditionnellement, ces réunions se terminent le vendredi par un conseil d'administration. A l'ordre du jour de celui du vendredi 26 juillet, une résolution confirmant la nomination de Rod Beckstrom à la tête de l'Icann.
 
Si cette résolution est votée, le mercredi 1er juillet 2009 à midi, heure de Californie, l'Internet aura un nouveau patron et il sera américain.
 
Lorsque le, le 27 mars 2003, Paul Twomey remplace le scientifique et américain Stuart Lynn à la tête de l'Icann, la nomination d'un australien beaucoup plus orienté business et politique est perçue comme un signe d'ouverture vers la communauté internationale. Mais en six ans, la situation a très nettement évoluée. Sans conteste, l'icann est aujourd'hui plus ouverte. Très vite, Paul Twomey et le Président du Conseil d'administration de l'époque, le très emblématique Vint Cerf considéré comme l'un des créateurs de l'Internet, forment un duo complémentaire.
 
La mésentente cordiale  
Une réelle amitié se créée. Encore évidente cette semaine à Sydney où, ne pouvant être présent, Vint Cerf a envoyé à Paul Twomey une vidéo pour le remercier de ces années de collaboration. Car fin 2007, Vint Cerf a quitté son poste. Là aussi, un américain a été remplacé par un citoyen des antipodes, en l'occurrence le Néo-zélandais Peter Dengate Thrush. Seulement voilà, l'entente entre le nouveau et actuel Président du Conseil et Paul Twomey est loin d'être cordiale.
 
Si Dengate Thrush voit certainement d'un bon oeil le départ de Paul Twomey, est-il pour autant ravi de le voir être remplacé par un américain ? Depuis sa nomination à la tête du Conseil d'administration, Dengate Thrush pousse pour obtenir l'indépendance de l'icann. Aujourd'hui, l'organisme reste lié par contrat avec le Département du Commerce américain. Une situation devenue quasi insupportable pour les autres pays, qui se refusent à accepter de voir l'Amérique posséder un contrôle unilatéral sur une ressource devenue aussi mondiale et aussi cruciale que l'est l'Internet.
 
Or ce contrat se termine le 30 septembre prochain. Il y aura alors deux possibilités. Soit l'administration américaine et l'Icann se mettent d'accord pour une prolongation dont la forme reste à définir. Soit l'icanndécide de s'émanciper. "Rien n'oblige l'Icann à signer un nouveau contrat avec le Département du Commerce," m'avait en effet confié Peter Dengate Thrush lors de la précédente réunion de l'Icann qui avait eu lieu à Mexico en mars.
 
L'amérique ne souhaite pas lâcher son "bébé"  
Mais quelle serait la conséquence d'une telle décision ? Lors d'une récente audition devant le Congrès, Paul Twomey s'est fait laminer par des politiques américains lui demandant de lui expliquer pourquoi leur pays devrait accepter de lâcher la gestion de l'Internet. Coincé entre une communauté internationale de moins en moins tolérante vis-à-vis de cet l'icann, inféodé à un seul gouvernement et une Amérique ne souhaitant toujours pas lâcher son "bébé", que peut faire celui qui reste désormais le seul chef à bord. Car Peter Dengate Thrush doit en plus gérer l'épée de Damoclès placée au-dessus de la tête de son organisme : le "contrat IANA", un texte séparé géré par l'administration américaine et donnant à son bénéficiaire le contrôle de la racine de l'Internet. Or contrôler la racine, c'est par exemple pouvoir décider d'activer une nouvelle extension. Ou d'en désactiver une existante.
 
Ce contrat IANA doit lui aussi être renouvelé, et l'Amérique pourrait toujours décider de le confier à quelqu'un d'autre que l'icann avec pour effet de rendre ce dernier incapable de gérer l'Internet au niveau technique.
 
Petit-déjeuner très privé  
Alors pour réussir à garder cet équilibre précaire, Peter Dengate Thrush aurait-il souhaité apaiser l'administration américaine en lui "offrant" un de ses compatriotes comme PDG ? "Pas du tout, nous avons tout simplement cherché le meilleur candidat possible," m'a affirmé Dengate Thrush lundi dernier (le 22 juin). Ce jour là, un petit-déjeuner très privé avait en effet été organisé avec certains membres de l'icann triés sur le volet pour leur permettre de rencontrer Rod Beckstrom.
 
Mon premier contact avec le futur PDG fut intéressant. Entrepreneur fan de l'Internet, il possède bien entendu son propre blog J'ai aussi pu constater qu'il utilise régulièrement Twitter, puisque avant même cette rencontre matinale, il s'était déjà inscrit pour suivre ma page Twitter (stephvg). L'homme est un vrai politique (son dernier poste en date fut de diriger le département de la cybersécurité américaine) qui retient immédiatement votre prénom, l'utilise quasiment à chaque phrase, vous regarde bien dans les yeux et sait trouver le petit truc pour vous mettre à l'aise, comme de vous parler de votre pays par exemple.
 
Les extensions pourraient être en ligne en 2010  
Mais que fera-t-il ? Pour l'instant, le sait-il lui même ? Durant le quart d'heure de conversation que j'ai eu avec lui à Sydney, il s'est montré particulièrement évasif devant chacune de mes tentatives de l'amener sur les gros dossiers qu'il va trouver sur son nouveau bureau. Hormis la question précitée du contrat avec le gouvernement américain, l'autre porte bien entendu sur la question des nouvelles extensions.

Le calendrier de lancement des extensions semble se concrétiser pour le début de l'année prochaine. "Nous espérons démarrer le premier cycle d'appel à candidatures en février 2010," m'a expliqué Kurt Pritz, le responsable de ce programme, à Sydney. "Nous prévoyons un temps de validation de 4 à 5 mois pour les dossiers. Ensuite il faut que le Conseil d'administration approuve les candidatures validées, ce qui nous donne un délai total d'environ 7 mois pour traiter une candidature. Les plus rapides pourraient donc être en ligne avant la fin 2010."
 
Si c'est bien le cas, Rod Beckstrom pourrait bien profiter du dur labeur de son prédécesseur et voir l'Internet véritablement révolutionné sous son mandat. Si, en plus, il parvient à négocier habilement la sortie du contrat gouvernemental pour l'icann, il sera alors à la tête d'un organisme financièrement et politiquement solidifié. Ce beau jour, il n'aura pas besoin d'utiliser l'intégralité des 140 caractères de son feed Twitter pour s'écrier "icann do it" !

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