Quel modèle industriel pour les applications mobiles ?

La multiplication des services mobiles métier sur les smartphones laisse présager d'une difficulté croissante de maîtrise des coûts liés à leur généralisation dans le monde de l'entreprise.

S'il est raisonnable de douter pour l'heure du succès de la nouvelle tablette tactile Apple, on aura tous pu constater que l'année 2009 a marqué un tournant pour le marché des smartphones qui a littéralement explosé sous l'impulsion notamment du mètre-étalon qu'est devenu l'iPhone sur ce segment. Indissociables de ce succès, les désormais fameuses applications ont donné un grand coup vieux aux sites mobiles classiques. Si 2009 fut de toute évidence une année exceptionnelle, 2010 sera à n'en point douter un encore meilleur cru : les ventes de l'iPhone, comme celles de ses concurrents, désormais de plus en plus performants et nombreux, continuent de croître à un rythme toujours plus soutenu.

Un défi industriel
A la manière de ce qui se produit actuellement pour les plates-formes 2.0, ce sont les usages du grand public qui ont permis ce succès spectaculaire, avec pour corollaire que l'équipement et les services des particuliers sont désormais presque toujours plus performants que ceux des professionnels. Avec un petit temps de retard, les entreprises commencent donc à s'intéresser de très près à ces plates-formes applicatives mobiles qui équipent déjà, que ce soit de leur fait ou non, une part importante de leurs cadres. L'équipement des entreprises en terminaux et services mobiles sera donc très certainement au coeur des préoccupations des entreprises pour les années qui viennent.

Si l'écosystème des services mobiles est aujourd'hui très largement piloté par les usages ludiques et pratiques des particuliers (jeux, infos, multimédia, réservations, etc.), l'émergence des usages professionnels risque d'en bouleverser fortement les contours en le mettant face à des contraintes propres aux systèmes d'informations métier : la maîtrise des déploiements, la restriction des accès, la protection des données sensibles, l'exploitation des services existants, etc. sont quelques uns des nombreux points à adresser avant de déployer des services métier professionnels. A contrario, le système d'information traditionnel devra faire face aux contraintes spécifiques à la mobilité : interface tactile, ressources du terminal, débit en ligne, limites du forfait data, connexion irrégulière, etc. Les services mobiles sont par ailleurs appelés à être déployés sur des terminaux de natures très variées (netbooks, ebooks, tablettes, smartphones, ordinateurs de bord, etc.) s'appuyant sur des plates-formes applicatives tout aussi hétérogènes (iPhoneOS, Blackberry, Androïd, Windows Mobile, etc.) : dans la plupart des cas d'usage, la généralisation va devenir problématique.

On le pressent, plutôt que de s'additionner, ces contraintes risquent fort de multiplier la complexité des projets embarquant une composante mobile. Dans sa conquête de la mobilité, l'entreprise est donc face à un véritable défi industriel qu'elle devra résoudre sous peine de voir le coût de possession de ses services mobiles atteindre un niveau injustifiable.

Le nouveau web des applications nomades
Le "problème industriel" que nous évoquons ici n'a rien de très nouveau sur la planète digitale : l'hétérogénéité matérielle et logicielle est le lot des fournisseurs de contenus et de services digitaux depuis ses origines. Pour faire face à ce problème, les industriels ont jusqu'ici toujours répondu avec la même stratégie : faire consensus autour d'un socle de standards pour bâtir des services portables et interopérables à moindre coût. Cela rappellera des souvenirs aux vieux loups de la nouvelle économie.
C'est ainsi que l'argument de la portabilité porta aux nues le langage Java à la fin des années 90 : l'arrivée de la plateforme et de sa machine virtuelle proposent un développement standardisé de services indépendants de leur infrastructure de déploiement et d'exécution. C'est encore l'argument de l'interopérabilité qui poussa à l'adoption des standards de services distribués sur le réseau comme CORBA ou encore SOAP.

Mais s'il est un standard dès plus structurant pour l'industrie digitale depuis maintenant plus de dix ans, c'est bien entendu le web. Ce socle extrêmement stable a apporté une grande simplification du déploiement des contenus digitaux. Accompagnant la maturation de l'infrastructure et des usages, le web a progressivement opéré sa mutation de plateforme de contenus en véritable plateforme d'applications : la majeure partie des systèmes d'informations métier déploient désormais leurs services sur l'intranet des entreprises à travers des applications respectant les standards du web ; suivant la voie ouverte par les Google, Force.com, Zoho et consorts, les progiciels bureautiques et métier migrent progressivement dans le nuage, confirmant l'émergence du web office ; les géants de l'IT préparent à grand renfort de milliards l'infrastructure destinée à faciliter et accélérer la conversion du monde digital au web généralisé.

Au vu des forces engagées, il est difficile de croire que l'irruption de la problématique mobile ne vienne remettre en cause un modèle vers lequel convergent quasiment tous les acteurs. Pour preuve, le socle standard du web, qui n'avait plus évolué significativement depuis 1999, vient de connaître une petite révolution avec la sortie de la spécification HTML 5. Élaborée par le WHATWG (Google, Opera, Apple et la fondation Mozilla entre autres) et le W3C, cette dernière vise non seulement à remettre le standard en phase avec les usages actuels, aujourd'hui supportés par des technologies propriétaires (Adobe Flash), mais elle introduit surtout le support explicite du web des applications (expérience riche, espace de stockage local, tâches de fond, data push, etc.) et du web nomade (géolocalisation, support du mode déconnecté, etc.).

La machine virtuelle universelle ?
Ce standard nouvelle formule pourrait bien être le trait d'union entre le monde du web et celui du mobile. Cette nouvelle mouture propose ainsi aux fournisseurs de services de développer pour un environnement normalisé de déploiement et d'exécution d'applications riches, portables et mobiles : le navigateur web.  

Mais cette promesse est-elle bien crédible ? Certains signaux poussent à répondre dès maintenant par l'affirmative :
•    La liste des fournisseurs de navigateurs web ayant déjà implémenté au moins partiellement cette nouvelle norme dans leur produit est déjà longue (Google, Opera, Apple, Mozilla, pour ne citer que les plus connus)  et de nombreux smartphones du moment sont déjà équipés de la version mobile d'un de ces navigateurs nextgen (c'est le cas par exemple des iPhone, des Androphones, du S60, etc.).
•    Les applications web mobiles atteignent un niveau de qualité élevé à tel point qu'il est parfois difficile quand on utilise un smartphone de déterminer si l'on utilise une application web ou une application native.
•    HTML 5 entérine définitivement le trio HTML/CSS/JavaScript comme étant la plateforme de référence du web des applications, ce qui permet aux fournisseurs de services mobiles de s'appuyer sur des compétences qu'ils possèdent déjà du fait de leur expérience du web ou du moins qu'ils peuvent trouver facilement sur le marché.

Un modèle de masse et des alternatives de niche
Attention toutefois à ne pas prendre HTML 5 comme une solution miracle ! Comme pour toute plateforme technologique, il faudra expérimenter, faire des choix, assoir ses pratiques et s'outiller correctement. Si les applications web représentent j'en suis convaincu le moyen le plus efficace de fournir des services digitaux riches et nomades à ses utilisateurs, elles ne pourront pas non plus couvrir 100% des usages.

Le standard web, bien que toujours plus couvrant, ne permet pas d'accéder à toutes les fonctions du terminal, comme par exemple le carnet d'adresse ou encore la caméra vidéo. Certains usages bénéficieront donc toujours du développement embarqué. D'autres techniques comme l'hybridation web/natif peuvent enfin trouver leur place pour adresser certains besoins (on voit ainsi apparaître des kits de développement d'applications natives développées en technologies web).

Il est en tout cas certain que l'effervescence qui agite le monde du web autour des technologies RIA est en train de gagner l'univers de la mobilité et qu'il conviendra d'élaborer une stratégie rationnelle de conversion à la mobilité de ses services digitaux.

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