Plongée au coeur d'iStrat, manipulateur de Wikipedia et des sites médias

Istrat manipulateur sites média Wikipedia A l'occasion de l'OPA pour le contrôle du Club Med, le JDN a révélé une campagne de dénigrement sur Internet visant le financier Andrea Bonomi. Voici les coulisses de cette fabrique de l'intox version numérique.

Une petite dizaine de collaborateurs, stagiaires à 600 euros par mois. C'est l'équipe qui endosse les centaines d'identités fictives inventées par le cabinet d'intelligence économique iStrat, où sont associés Matthieu Creux et Arnaud Dassier. Son objectif : infiltrer les principaux sites de médias français (Challenges, Les Echos, le JDN, L'Obs, Mediapart) mais aussi Wikipedia. La promesse faite à leurs clients est d'obtenir des articles favorables à leurs intérêts ou à leurs dirigeants pour influer sur leur e-réputation. Des méthodes qui peuvent attirer des entreprises traversant une mauvaise passe ou voulant doper leur notoriété. Cette tactique a été utilisée ces dernières semaines pour dénigrer le financier Andrea Bonomi dans sa tentative d'OPA sur le Club Méditerranée, comme l'a révélé le JDN dans une enquête publiée début janvier. Notre enquête remontait à l'adresse IP utilisée par la société. Nous l'avons poursuivie en interrogeant des anciens collaborateurs de la société pour confirmer le mode opératoire de l'entreprise que nous racontons dans cet article. Matthieu Creux, que nous avons sollicité par téléphone le 9 janvier, n'a pas souhaité commenter ces informations.

Matthieu Creux pilote l'éditorial

Un document rassemble tous les pseudos et les codes d'accès aux comptes créés chez les médias

C'est à partir d'un immeuble sans charme à deux pas du vieux cimetière de Neuilly-sur-Seine qu'ont été organisées ces opérations de manipulation à grande échelle. Matthieu Creux, pas encore trentenaire et étudiant un temps à Sciences Po Paris, a l'habitude de réunir régulièrement ses jeunes collaborateurs pour fixer la ligne éditoriale. C'est lui qui attribue à chaque rédacteur les thèmes qui seront repris dans ces tribunes libres signées par de faux universitaires ou autres pseudos experts financiers. Un document, un des actifs clés du cabinet, rassemble l'ensemble des noms d'emprunt et les éléments de connexion pour accéder aux centaines de comptes qui ont été créés sur les différentes sections contributives des médias.
Charge aux petites mains du Net de puiser dans ce vivier pour faire endosser leurs écrits aux experts fictifs. La répartition des tâches est bien rodée : "Deux écrivent les textes, un(e) se consacre à la création de faux comptes Twitter ou Linkedin, un(e) autre se charge de tweeter, liker ou partager sur les réseaux à partir des comptes pilotés par iStrat histoire de donner l'illusion d'une communication virale réussie" raconte un ancien de la maison. Une personne s'emploie à l'aide de logiciels de retouche d'images à modifier les portraits d'individus pris sur des sites internet étrangers afin qu'ils servent à incarner les profils bidons créés pour porter la "bonne" parole. Effet miroir sur les photos, modifications des fonds derrière les visages, détourage des images... autant de manipulations techniques destinées à empêcher de retrouver le cliché original via les moteurs de recherche. Dans une précédente enquête du JDN nous avions montré comment un ex-sportif suédois ou un formateur de l'Arkansas avaient ainsi vu leur photos utilisées pour illustrer des textes parus sur des sites de médias français.

L'intervention sur Wikipedia est également une activité importante. Sous prétexte de participer à l'enrichissement d'articles consacrés à des sujets anodins et variés du site encyclopédique, l'équipe d'iStrat grimpe dans la hiérarchie des contributeurs afin de pouvoir ensuite discrètement embellir les notices de ses clients. Souvent des tribunes publiées par de faux contributeurs servent également à crédibiliser lesdites notices en mentionnant des liens pointant vers des pages de médias reconnus. Seul un match avec le baby-foot installé dans les locaux permet aux collaborateurs d'arrêter quelques minutes de jongler avec ces multiples identités.

Des contrats de trois mois minimum avec les clients

La tenue de ces activités ne peut se concevoir que parce qu'il existe des clients. Deux d'entre eux, un fournisseur d'accès à Internet et un industriel du secteur de l'énergie, assurent une grande partie du chiffre d'affaires. Les autres ? Des entreprises sollicitées directement ou des contacts établis par des agences de communication qui ne connaissent pas suffisamment Internet pour se risquer à telles pratiques. Certains bénéficiaires de ces campagnes d'intox font preuve de bien peu de curiosité à la lecture de la revue de web que leur adresse chaque mois iStrat. Cet envoi s'accompagne de sa facture mensuelle qui dépasse rarement les 5 000 euros. Les contrats sont en principe de trois mois minimum. Et l'offre prévoit généralement la publication de trois à cinq articles par mois et par client. On est loin des scores des débuts en 2010-2011 quand les dirigeants du cabinet avaient opté pour une production beaucoup plus abondante.
La publication de l'article du JDN d'octobre 2013, dévoilant – sans citer iStrat – ces pratiques ainsi que les sociétés qui en bénéficiaient, a eu pour effet d'alerter certains donneurs d'ordre. Qui avaient au début pris l'habitude de valider chaque texte avant leur mise en ligne, alors que peu à peu les consultants d'iStrat publiaient de plus en plus sans en référer systématiquement au préalable à leurs commanditaires.

iStrat croyait que la technique lui permettait d'agir sans risque d'être identifié

Ce n'est que début 2014 que des process de relecture ont été à nouveau instaurés. Pour rassurer les jeunes diplômés attirés par les offres de stage mais parfois inquiets quant aux risques encourus, Matthieu Creux avait pris l'habitude d'apporter une réponse technique. Leur connexion à Internet via un réseau privé virtuel (VPN) et le changement toutes les six secondes de leur adresse IP qui permet d'identifier chaque utilisateur devaient les mettre à l'abri d'une identification par des tiers. Bref, continuez sans vergogne à frauder sur les identités, la technologie vous protège contre ceux qui souhaiteraient trouver les auteurs de ces délits. "Le fait d'usurper la photo d'un individu, pour compléter des profils mensongers, est puni par l'article 226-4-1 du Code pénal d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende, précise la commissaire divisionnaire Anne Souvira, chef de la Brigade d'Enquêtes sur les Fraudes liées aux Technologies de l'Information (BEFTI) à la Préfecture de Police de Paris. Et l'article 441-1 du même Code punit le faux et l'usage de faux de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende". Il faut ajouter à ces peines encourues, les sanctions pouvant être prises par l'Autorité des Marchés Financiers (AMF) puisque ces faits se sont déroulés au cours d'une OPA visant une société cotée. Ici l'article 213-3 du Règlement Général de l'AMF est formel : "En vue d'un déroulement ordonné des opérations au mieux des intérêts des investisseurs et du marché, toutes les personnes concernées par une offre doivent respecter le libre jeu des offres et de leurs surenchères, d'égalité de traitement et d'information des détenteurs des titres des personnes concernées "par l'offre", de transparence et d'intégrité du marché et de loyauté dans les transactions et la compétition".

Etre présent sur le Net, à tout prix

Dès lors que les sites de médias deviennent plus vigilants quant à la teneur des textes qui leur sont proposés par des contributeurs extérieurs, la capacité d'iStrat à placer des textes se restreint. Alors la société a élargi son ciblage en diffusant des tribunes sur des sites moins exposés. Comme Sharknews.fr – Les dents de l'info, JOL Press ou 24hactu – Le site qui vous parle d'actu autrement... Ces sites sont par ailleurs plutôt bien référencés par Google et permettent d'optimiser la visibilité des points de vue. Pour donner de la consistance à leurs profils de commentateurs, les rédacteurs d'iStrat doivent publier des textes neutres sur des sujets divers de leur choix entre les articles de commande qui seront, eux, forcément partisans.

Ils visent désormais des sites d'info moins connus mais bien référencés sur Google

On constate en outre que les articles qu'ils publient sont généralement likés ou retweetés de trois à dix fois chacun. Toujours en mettant à contribution les faux profils maison. Le Graal étant atteint lorsque le community manager du média prend l'initiative de relayer avec les comptes de son titre les tribunes signées par les usurpateurs. Une onction supplémentaire qui vient crédibiliser la prise de parole et la diffuse aux nombreux abonnés.

Pour l'instant, l'activité majeure des équipes d'iStrat semble surtout focalisée sur le nettoyage de son site Internet. Ainsi la page présentant l'équipe de direction a été supprimée juste après la parution de l'article du JDN pointant son rôle dans l'OPA du Club Med. Idem pour la présentation du cabinet qui désormais omet – entre autres retouches – de qualifier les journalistes de "suivistes". Et le compte Twitter de Matthieu Creux ne fait déjà plus référence à iStrat dans sa fiche de présentation. Dans le même temps, Arnaud Dassier prend soin de supprimer un tweet dans lequel il se réjouissait de la victoire du camp Fosun dans la prise de contrôle du Club Med. La manœuvre n'a pas échappé à des internautes qui ont moqué la tentative de nettoyage numérique. En matière d'influence sur la Toile, les cordonniers du numérique sont parfois les plus mal lotis.

Challenges mène l'enquête

Le site de Challenges publie ce jour sa propre enquête sur cette affaire. L'hebdomadaire affirme notamment que les fausses chroniques contiennent "des éléments techniques que seule [l'entreprise commanditaire des fausses tribunes] pouvait connaître à la date de publication". L'article va plus loin, voyant dans certaines chroniques sur l'affaire Club Med / Bonomi des menaces voilées : "Si les adversaires de Bonomi voulaient lui faire comprendre que l'avenir d'Aston Martin est compromis en Chine s'il ne renonce pas à l'OPA sur le Club Med, ils n'ont plus besoin de le faire : Alban Huet l'a fait à leur place...". A lire ici.

 

Droit de réponse de la société iStrat:

L'entreprise iStrat dément formellement les informations parues sur Le Journal du Net. Elle regrette que son auteur n'ait pas souhaité rencontrer les collaborateurs du cabinet qui lui ont pourtant proposé de venir dans leurs bureaux pour lui démontrer in situ la vraie nature des travaux réalisés. Fin décembre, il lui a même été offerte la possibilité de consulter la comptabilité de l'entreprise, proposition refusée par Monsieur Arpagian. En conséquence, l'entreprise fait savoir qu'elle a confié à son avocat le soin de faire cesser dans les plus brefs délais ces accusations ineptes et poursuivra en justice toute personne qui relayera ces propos mensongers.

Wikipedia / Cybercriminalité