Frédéric Oudéa (Société générale) "Nous abordons les stress tests avec sérénité"

Risques internationaux, litiges juridiques, impact du digital... Face à ces défis, le PDG de Société générale entend "conserver un coup d'avance".

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Frédéric Oudéa, PDG de Société générale. © Peter Allan / Société générale

JDN. Vous venez de publier vos résultats semestriels. Si vous ne deviez retenir qu'un chiffre, lequel serait-ce ?

Frédéric Oudéa. Le résultat net du deuxième trimestre de 1,03 milliard d'euros. Il montre que nous avons réglé la question du renforcement du bilan et que nous pouvons désormais nous focaliser sur nos engagements de croissance et de rentabilité. Il illustre la bonne santé de nos métiers.

 

Et quelle promesse pouvez-vous faire à vos actionnaires pour le second semestre ?

On fait ce qu'on a dit. Le résultat dégagé est complètement en ligne avec les objectifs du plan stratégique que nous avons présenté en mai dernier. Les actionnaires vont bénéficier de la poursuite de cette trajectoire avec un objectif de rentabilité supérieur à 10% à l'horizon 2016, et un taux de distribution de dividendes de 40% en 2014.

 

"Nous avons réglé la question du renforcement du bilan"

Quelles sont les prochaines actions que vous allez mettre en œuvre pour accroître vos revenus en France ?

Nous avons plusieurs projets de développement en France qui me rendent confiant dans notre capacité à accroître nos revenus au-delà de la situation économique actuelle et de l'environnement de taux bas. Dans la banque privée, nous allons renforcer l'expertise et la proximité. Nous voulons développer Boursorama en nous appuyant sur notre leadership. Nous allons poursuivre la transformation de notre réseau avec un dispositif multicanal adapté aux besoins de nos clients. Nous comptons aussi renforcer notre appui aux entreprises auprès desquelles nous détenons de très fortes positions pour l'accompagnement de leurs financements, bancaires ou de marchés.

 

"La demande de crédit évolue vers des financements de marchés"

A ce propos, Société générale a-t-elle augmenté ses crédits aux entreprises ?

Nous constatons que la demande de crédit reste globalement faible et qu'elle évolue en parallèle vers des financements de marchés. Société générale travaille beaucoup avec les grands groupes et grosses PME, et nous leur proposons de plus en plus des solutions de type placements privés ou émissions d'obligations dont les taux sont attractifs. D'une façon générale, nous devons composer avec des perspectives peu favorables aux entreprises. L'investissement reste faible parce que la confiance n'est pas encore là. Je suis un peu plus optimiste pour 2015, à condition que la confiance soit revenue.

 

Des recrutements sont-ils prévus dans l'Hexagone ?

Oui, nous prévoyons d'embaucher 1 500 CDI en 2014, notamment beaucoup d'informaticiens pour répondre aux enjeux de la transition numérique du groupe. Nous accueillons également 1 400 alternants par an.

 

"Nous serons amenés à réduire le nombre d'agences dans les années à venir"

François Pérol, de la BPCE, nous confiait récemment que la banque de détail ne serait plus un recruteur net à l'avenir. Etes-vous d'accord ? Les sureffectifs dans les réseaux bancaires sont-ils encore tabous ?

La question de la taille et de la densité des réseaux n'est pas taboue dans le groupe. Les métiers de la banque sont en train de changer. Les agences vont continuer de jouer un rôle essentiel dans le dispositif mais leur nature évolue et nous serons amenés à réduire progressivement leur nombre dans les années à venir. La clé c'est d'anticiper. Le volume important des départs naturels liés à la pyramide des âges permettra de gérer ces adaptations tout en continuant de recruter.

 

"Le mobile est devenu le premier point de contact avec nos clients"

Comment le digital va-t-il impacter les métiers de Société générale ?

A terme, l'accélération de la transition numérique va entraîner une révolution dans les métiers de la banque. Le mobile est devenu le premier point de contact avec nos clients, alors qu'il n'existait pas en 2007 ! Avant, les clients de Société générale téléphonaient pour prendre rendez-vous avec leur conseiller. Aujourd'hui, ils sont connectés en permanence : nous pouvons leur envoyer en temps réel des informations pertinentes à faible coût. L'agence doit devenir l'étendard de la marque Société générale. Elle doit apporter une expérience unique. Il s'agit d'en faire le lieu des expertises épargne, retraite, consommation au service de nos clients. Ils y trouveront des interlocuteurs qui sauront comprendre l'évolution de leurs besoins et leur proposer par exemple des solutions flexibles pour conserver leur indépendance financière et ne pas dépendre de leurs enfants, une fois à la retraite. Avec les réformes à venir de la protection sociale, les banques joueront un rôle clé pour expliquer aux épargnants comment allouer leurs actifs sur la durée. La plupart de nos nouveaux métiers s'articuleront autour du conseil, du digital, de l'informatique, du développement d'applications, du traitement des données. Société générale dispose du meilleur réseau de banque de détail, des meilleures applications mobiles, et sa filiale Boursorama est leader de la banque en ligne. Je veux conserver un coup d'avance.

 

Passons à l'international. Quelles sont vos ambitions ? Où comptez-vous vous renforcer ? Où voulez-vous vous implanter ?

Nous concentrerons nos activités de distribution de services bancaires, en banque de détail et en banque privée, dans la zone Europe au sens large du terme, qui couvre l'Europe occidentale, l'Europe centrale et orientale et la Russie, ainsi qu'en Afrique. Nous comptons déployer nos activités de banque d'investissement et de financement et de financement des grandes entreprises au-delà de l'Europe, aux Amériques et en Asie, soit parce que nous disposons dans ces géographies d'expertises produits spécifiques, soit parce que nous faisons face à des secteurs qui sont par essence globaux (infrastructures et énergie) pour lesquels nous nous appuyons sur nos expertises mondiales pour développer ces activités.

 

"En Afrique, nous visons une croissance annuelle moyenne de 7% de nos revenus d'ici 2016"

Vous comptez vous installer au Togo. L'Afrique est-elle un axe de développement important ?

Société générale est l'une des trois grandes banques internationales en Afrique avec Barclays et Standard Chartered. Tous les experts pensent que ce continent recèle le plus gros potentiel de croissance sur les trente à quarante prochaines années. Au-delà du ralentissement économique actuel observé dans la plupart des pays émergents, c'est la seule région au monde où la démographie augmente. Le continent peut aussi compter sur ses matières premières, sur le développement de la classe moyenne et l'accès direct aux nouvelles technologies. Nous visons une croissance annuelle moyenne de 7% de nos revenus d'ici 2016.

 

Qu'en est-il de vos ambitions sur la Commerzbank ?

Nous démentons à nouveau cette rumeur de marché.

 

"La croissance externe n'est pas au cœur de notre agenda"

Préparez-vous des opérations de croissance externe ? 

Ce n'est pas au cœur de notre agenda. Nous devons d'abord tirer le meilleur de notre potentiel de croissance organique en développant les synergies entre nos métiers. Mais si une opération intéressante se présente, qui renforce nos métiers cœur, pourquoi pas, comme nous l'avons fait avec l'OPA sur Boursorama.

 

Les évolutions règlementaires et prudentielles à venir ne vont-elles pas vous pousser à délocaliser certaines activités vers des pays plus accueillants comme la Suisse ?

J'observe d'abord qu'il y a une volonté internationale d'harmoniser les règles. Nous avons fait le choix historique de la place de Paris. Nous voulons être au plus près de nos clients, mais nous devons rester vigilants face aux contraintes qui menacent son attractivité. Le gouvernement a conscience de l'importance de la place de Paris dans l'économie, pour assurer la compétitivité des entreprises et préserver un million d'emplois à forte valeur ajoutée.

 

"Nos ratios de solvabilité et de liquidité sont très solides, bien au-delà des exigences réglementaires"

Etes-vous confiant pour les stress tests dont les résultats seront divulgués en octobre ?

Comme toutes banques dans la zone euro, nous devons passer une visite médicale de pré-embauche chez le régulateur. Cette démarche contribue à renforcer la confiance dans le secteur bancaire. C'est aussi l'occasion pour la BCE et l'EBA (European Banking Authority, NDLR) d'harmoniser, de standardiser. Nous abordons l'exercice avec sérénité. Nos ratios de solvabilité et de liquidité sont très solides, bien au-delà des exigences réglementaires.

 

"Nous ne sommes pas exposés sur la dette argentine"

Aujourd'hui, quels sont les risques qui pèsent sur la finance ? La Société générale redoute-t-elle un défaut de paiement sur ses créances argentines ?

Nous ne sommes pas exposés sur la dette argentine. Nous sommes plus attentifs aux conséquences du tapering (ralentissement des politiques monétaires accommandantes, NDLR) sur les économies émergentes. La baisse des injections de liquidités par la FED peut impacter la direction des flux de capitaux internationaux.

 

"Concernant l'Ofac, nous coopérons avec les autorités américaines ; la revue des opérations est en cours"

Confirmez-vous que Société générale est elle aussi concernée par une enquête américaine au sujet d'une violation de la loi sur les embargos, pour laquelle BNP Paribas a été condamnée à une amende de 8,9 milliards de dollars ?

De manière générale, le risque de litige augmente pour le secteur bancaire. Nous avons communiqué sur nos propres risques de litige dans notre document de référence. Nous disposons d'une provision collective de 900 millions d'euros. Concernant l'Ofac (Office of foreign assets control, NDLR), nous coopérons avec les autorités américaines ; la revue des opérations est en cours, nous en sommes à un stade préliminaire. Mais au-delà de ces litiges issus du passé, mon rôle est de construire l'avenir et de m'assurer que la manière de travailler de la banque aujourd'hui la préserve de litiges futurs.

 

Justice toujours : l'affaire Kerviel n'en finit pas. Avec le recul, pensez-vous l'avoir bien gérée ? Qu'auriez-vous pu faire différemment ?

Nous avons tourné une page importante avec la décision de la Cour de cassation en mars dernier qui a confirmé sa responsabilité pénale. Cette affaire a été douloureuse pour les salariés et les actionnaires. Nous en avons tiré les leçons dès que nous l'avons découverte. Nos dispositifs de contrôle et de conformité ont été revus de fond en comble et renforcés par une nouvelle organisation et davantage de moyens.

 

Une dernière question que le JDN aime bien poser aux dirigeants qu'il rencontre : si vous deviez créer une entreprise, ce serait dans quel domaine ? Le feriez-vous en France ?

Certainement dans les services financiers. Mon métier de banquier me passionne. J'aimerais créer une activité innovante de distribution de crédit. Ca pourrait être en France pour accompagner les très belles sociétés familiales de notre pays, ou bien sur la côte Ouest des Etats-Unis pour s'inspirer de la richesse créative de l'écosystème autour de San Francisco.

Crise financière / SOCIÉTÉ GÉNÉRALE