Industrie, où sont les femmes ?

Marie-Sophie Pawlak, directrice des Relations Internationales et Industrielles de SUPMECA, est la présidente de l'association "Elles bougent". Elle décrypte -et regrette- la faible présence féminine dans le secteur industriel.

Les industriels souhaitent féminiser leurs équipes techniques, mais les candidates ne sont pas au rendez-vous en nombre suffisant. En moyenne, 15% des effectifs techniques des secteurs industriels sont des femmes, au niveau ingénieurs et techniciennes.

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Marie-Sophie Pawlak, présidente de l'association Elles bougent. © Elles bougent

Pourtant, la France a eu ses périodes de féminisation de l'Industrie, notamment pendant les deux guerres. Entre 1914 et 1918, l'absence des hommes, partis combattre au front, entraîne une forte féminisation du monde du travail, notamment dans l'industrie de guerre. 8 millions de soldats sont mobilisés en France, soit plus de 60% des actifs. Ce sont donc les femmes qui vont fournir cette main-d'œuvre... Dès l'automne 1915, les premières circulaires ministérielles invitent les industriels à employer les femmes partout où cela est possible. Fin 1917, l'emploi féminin représente 40% de la main-d'œuvre totale. Mais il n'est pas encore question qu'elles occupent des postes d'encadrement, ou alors de façon très marginale.

Manque d'attractivité

Quelle est la raison de ce manque d'attractivité de tout un pan de l'économie vis-à-vis de la moitié des jeunes entrant dans la vie active ?

Il faut bien revenir sur l'éducation, dès le plus jeune âge, pour comprendre qu'on ne prédestine pas nos filles à se passionner pour l'ingénierie et l'industrie en général, ni la conception de trains de voiture ou d'avions, pas plus que la production d'énergie.

Les magasins de jouets de la petite enfance nous entraînent inexorablement dans des sections sexuées, avec des codes couleurs, pour nous rappeler en permanence qu'on est dans l'univers des garçons (voiture, trains, avions, revolver, fusils, meccano, assorties de couleurs bleu, kaki) ou des filles (poupées, Barbie, petit poney, trousse de maquillage, assortie de couleurs rose, jaune d'or ...).

Ainsi, d'un point de vue culturel, on conditionne les jeunes (mais aussi les parents) sur des jouets-plaisirs qui sont différenciés et qui resteront ancrés, comme stéréotypes au plus profond de chaque jeune : les trains, les voitures, les avions c'est l'affaire des garçons, les poupées, (et donc les enfants) celle des filles ! Pour se projeter dans la vie adulte, le schéma est tout forcément déjà un peu induit dans les jeunes esprits, même si cela a l'air assez basique et caricatural.

On conditionne les jeunes (mais aussi les parents) sur des jouets-plaisirs qui sont différenciés et qui resteront ancrés, comme stéréotypes au plus profond de chaque jeune.

Par ailleurs c'est toute l'iconographie des pictogrammes représentant l'industrie dans les manuels scolaires qui est aussi en cause : très souvent, un ensemble de tours "fumantes", images bien désuètes, à l'heure du développement durable généralisé.

Mais pourtant, les filles sont à parité avec les garçons en Terminale S et réussissent en moyenne mieux au bac que ces derniers (elles ont plus de mentions). Et, en revanche, les femmes qui ont intégré ces secteurs, "dits masculins", s'y trouvent fort bien et ont confiance dans l'avenir de l'industrie, au point de recommander systématiquement cette filière aux jeunes (garçons et filles) en capacité de faire des études scientifiques...

On peut donc affirmer que la méconnaissance des métiers de l'Industrie, ainsi que l'image que les filles/femmes s'en font, couplé à la non attractivité spontanée, pour la plupart des "produits issus" des industries traditionnelles de la France(auto, aéro, ferroviaire, énergie), expliquent les raisons de ce désintérêt marqué pour les parcours et carrières que les garçons continent de choisir en nombre bien supérieur (3 fois plus de garçons dans les Ecoles d'ingénieurs).

A l'autre bout de la chaine, pourquoi l'industrie souhaite-t-elle féminiser ses équipes ?

Pour les atouts bien connus de la mixité, la complémentarité des profils, les approches techniques qui peuvent s'avérer différentes ou encore des styles de management "pluriELLES".

Dans notre enquête, "un regard féminin sur l'Industrie" les femmes pointent elles-mêmes une meilleure ambiance, un meilleur climat social et un terrain plus propice à la créativité. Et elles aspirent aux mêmes parcours de carrières que leurs pairs masculins, sans toujours y croire...

Un emploi bien rémunéré

Et pourtant nos femmes de l'Industrie ont un salaire moyen de 55 à 65 k€ (fourchette qui varie selon l'âge et la position entre 30 k€ (débutantes) et +80 k€ (postes de direction)), ce qui permet de rappeler à nos jeunes filles que ces secteurs  peuvent réellement leur offrir de beaux parcours, si elles veulent prendre le temps de se renseigner un peu amont sur la réalité des métiers de l'Industrie.
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Source : Enquête Elles bougent "Un regard féminin sur l'Industrie", mars 2011, auprès de 350 femmes ingénieures et techniciennes. © Elles bougent

Alors, que peut-on faire pour faire en sorte que les filles ne passent pas à côté d'opportunités professionnelles, par méconnaissance ou par une orientation qui se tournerait davantage vers un choix d'études plutôt qu'un choix de métiers ?

C'est en effet souvent ce qui se passe, (pour les filles comme pour les garçons d'ailleurs), lors de l'orientation, la représentation des métiers est peu faite en regard du contenu de la vie étudiante et des études proposées par les établissements d'enseignement supérieur. Les jeunes se projettent davantage dans leur vie étudiante future, étant souvent au contact d'étudiants lors des forums qui ont lieu dans les lycées, ou dans les salons étudiants, et ne s'identifient pas encore en tant que professionnel dans un métier ?

Il faut qu'elles se renseignent, et l'association "Elles bougent" les y aide, en mettant en contact directement des femmes en poste dans l'industrie avec les lycéennes, lors des rencontres organisées. D'autres organismes ou associations le font également.

Il faut profiter d'événements comme celui de la semaine de l'Industrie pour participer aux rencontres proposées dans toutes les régions de France.

Il faut aussi que l'ensemble des prescripteurs d'orientation que sont les parents, les CIO, les professeurs soient eux aussi convaincus que l'industrie est une voie possible pour leurs filles et élèves comme elle l'est pour les garçons.

Innovation, technologies d'avenir et contexte international

Les transports, avec les solutions de mobilité durable, et l'énergie, avec le défi des énergies renouvelables, sont plébiscitées par les femmes de l'industrie, comme secteurs porteurs d'avenir et de croissance.

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Enquête Elles bougent "Un regard féminin sur l'Industrie", mars 2011, auprès de 350 femmes ingénieures et techniciennes. © Elles bougent

Par ailleurs, dans ces secteurs, les projets de développement se font dans des contextes internationaux, synonymes de déplacements à l'étranger, de possibilités de mutations pour un temps plus ou moins prolongé, de travail en équipes multiculturelles. Les filles/jeunes femmes sont souvent attirées par ces possibilités de travailler avec ou à l'international, il faut le leur faire savoir.

Elles ont une vraie valeur ajoutée à apporter et les industriels le savent.

Alors comme toutes ces femmes qui ont déjà fait le pas, aidons nos plus jeunes à le faire aussi, et rappelons-nous que nous sommes aussi responsables de l'ancrage de certains stéréotypes dans l'esprit de nos filles.

Si l'on ne transformera pas les magasins de jouets et leurs codes, sachons nous-mêmes décoder et oser faire parfois des choix différents (de jouets, de jeux, de belles histoires à raconter le soir, d'avenir). Osons donner envie d'ambition professionnelle à nos filles, en n'oubliant pas que celle-ci peut passer par les cases "sciences" et "industrie", qui  leur ouvriront les portes de ces "métiers  passions" pour lesquels les entreprises les attendent.

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