La Chine, futur empire de l'innovation ? "Tout ce que j'ai pu faire en Chine, je ne l'aurais pas pu en France"

Olivier Martineau-Huynh est chercheur à l'Institut national de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3) du CNRS détaché à Pékin depuis 2008. Il est le co-directeur du laboratoire franco-chinois de physique des particules et nous livre sa vision du monde de la recherche en Chine

Pourquoi êtes-vous venu en Chine ?

Je suis venu en Chine de ma propre initiative, j'ai identifié un projet de recherche dans mon domaine que sont les rayons cosmiques. Je suis allée demander au NAOC, le National Astronomical Observatory of China situé à Pékin, si je pouvais utiliser leur détecteur. J'ai obtenu leur feu vert en 15 minutes. Cela ne leur coûtait presque rien si ce n'est un peu de temps pour les prises de données et mon projet pouvait leur donner plus de visibilité et des résultats scientifiques à assez court terme. Je crois aussi qu'en tant que chercheur étranger je bénéficiais de préjugés favorables.

 

Quelle est le climat de recherche en Chine?

Le creuset culturel me semble très défavorable à la recherche. La stratégie chinoise en recherche fondamentale consiste souvent à recopier ce qui est fait ailleurs en plus gros, plus grand, plus cher, mais sans véritable rupture technologique ni innovation. C'est une stratégie qui me semble avoir ses limites. Ils travaillent sur des projets phares qui obtiennent des gros financements et qui utilisent des techniques éprouvées depuis 10 ans. Cela dit, il existe aussi de bons projets. Prenons par exemple l'expérience Daya Bay (du nom du réacteur nucléaire auprès duquel elle est installée). C'est une expérience qui étudie les neutrinos (3 des 12 particules élémentaires constituant l'univers). Sans entrer dans les détails disons qu'elle a permis de mesurer avec précision un paramètre qui caractérise le comportement de ces particules. C'est certainement le résultat le plus important des 10 dernières années sur les neutrinos. C'est donc la première expérience chinoise qui fait progresser notre connaissance en physique fondamentale et, qui plus est, damne le pion à une expérience française.

 

Quels sont les freins que vous avez pu observer?

"Il y a beaucoup d'argent mais les fonds ne sont pas toujours utilisés de façon optimale"

Ils sont nombreux. Il y a tout d'abord un vrai frein culturel à la rupture. C'est difficile en Chine d'être créatif, d'être novateur. La recherche est encore dominée par un esprit très conservateur. J'observe aussi qu'il y a beaucoup d'argent mais que les fonds ne sont pas toujours utilisés de façon optimale. Il n'y a encore une certaine inefficacité du système de recherche. Pire encore, la science n'est pas toujours le facteur déterminant des décisions comme l'illustre l'exemple de LAMOST (le plus grand télescope spectroscopique du monde, NDLR). L'instrument pourrait être extrêmement performant et suscitait beaucoup d'excitation/d'attente chez les astronomes chinois mais il a été implanté dans un site aux mauvaises conditions optiques (très proche de Pékin, faible altitude...). Je ne connais pas les raisons qui ont poussé à ce choix mais, très clairement, sur des critères purement scientifiques, c'est une très mauvaise option. Les chercheurs impliqués sur le projet reconnaissent, à mots plus ou moins couverts, que les performances ne sont finalement pas à la hauteur des espérances.

 

Parlons de chercheurs justement, comment évoluent-ils dans cet environnement?

Un chercheur m'a confié : "certains physiciens voient la physique comme un révolver", c'est-à-dire comme un outil de puissance et de pouvoir

Certains s'orientent vers la recherche car un poste de "Professeur" est un titre très prestigieux qui donne le statut de fonctionnaire, très intéressant en Chine. Bien souvent, les chercheurs pensent avant tout au salaire, à la reconnaissance, au statut social plutôt qu'à faire avancer la connaissance fondamentale en physique. Un chercheur me confiait un jour que "certains physiciens voient la physique comme un révolver", c'est-à-dire comme un outil de puissance et de pouvoir. Par ailleurs, certains préfèrent rester en Chine dans de moins bonnes conditions de recherche plutôt que d'aller se confronter à la compétition internationale. Il y a une mentalité pragmatique très présente chez les jeunes et c'est un mauvais signe pour une évolution rapide de la Chine vers une position de leadership en recherche. Evidemment, il y a aussi de très bons chercheurs, des gens brillants, mais ils sont encore trop peu nombreux. Prenons par exemple le projet LHAASO. Il s'agit du plus gros budget jamais alloué en astro-particules en Chine. Un chercheur chinois proche du projet me disait que sur les 50 chercheurs, seuls 5 sont du niveau des chercheurs européens.

 

En France, certains chercheurs se plaignent du manque de moyens, la Chine au contraire dispose de ressources colossales. Comment notre recherche pourrait-elle bénéficier de cette manne financière?

"La Chine se met à niveau et c'est une chance pour l'occident car, grâce à elle, certains projets peuvent voir le jour"

La Chine se met à niveau et c'est une chance pour l'occident en effet car, grâce à elle, certains projets peuvent voir le jour. Par exemple, prenons le projet SKA. C'est un projet d'astronomie pure, financé à hauteur de près de 10% par les Chinois mais il n'y a pas encore de chercheurs chinois qui participent au projet. La Chine a de l'argent à mettre sur la table et c'est une chance pour les projets de collaboration. La Chine, de son côté, sait que c'est le prix à payer pour participer aux grands projets internationaux.

 

Pensez-vous que la Chine puisse être le leader mondial de la recherche et de l'innovation en 2020 ?

2020, c'est dans 7 ans seulement. Compte tenu de la situation actuelle et de l'inertie du système, je vois mal comment la Chine pourrait être à la pointe de la recherche mondiale en si peu de temps, en tout cas dans mon domaine. La recherche ce n'est pas qu'une histoire de masse ou de volume. La recherche prend du temps. Ils se lancent tout juste mais on ne peut pas faire l'économie de 20 ans de recherche.

 

Que retiendrez-vous de votre expérience chinoise?

C'est compliqué à résumer mais il y a un contraste très complexe entre des aspects très séduisants, mais aussi des pesanteurs et des réflexes court-termistes. C'est très exaltant et très frustrant à la fois car c'est un environnement difficile. Je sais en même temps que tout ce que j'ai pu faire en Chine, je n'aurais pas pu le faire en France.

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