Le plan de Google pour devenir un géant mondial de la santé

Au-delà des projets futuristes, le groupe peut s'appuyer sur sa puissance financière et son savoir-faire pour s'imposer à tous les étages de la médecine de demain.

En décembre dernier, Google a annoncé la création de Verily, nouvelle filiale regroupant ses projets dans le domaine médical et basée sur l'ancienne entité Google Life Science. Dotée d'équipes hardware, software, clinique et scientifique, Verily travaille sur des plateformes, produits et algorithmes destinés à dégager les causes profondes des maladies et analyser les traitements les plus adaptés pour mieux diagnostiquer et soigner les maladies.

Depuis quelques années, fort également de son projet Calico, un laboratoire de recherche qui cherche à mieux comprendre les mécanismes du vieillissement pour repousser les frontières de la longévité, le géant du Web multiplie les projets de recherche futuristes. Parmi ses chantiers très médiatisés : des lentilles de contact mesurant la glycémie ou encore un bracelet détectant les cellules cancéreuses.

L'ambition affichée de Google est de faire glisser la médecine actuelle vers une médecine bien plus préventive grâce à la technologie. Le groupe est en train de poser sa pierre sur toutes les étapes du secteur, de la recherche au parcours de soin en passant par la surveillance du métabolisme, la prévention ou l'observance… sans qu'il n'ait encore lancé ou commercialisé ses trouvailles. Mais Google peut-il vraiment devenir un leader de la santé ?

Image de Big Brother

"Aujourd'hui, du fait de sa position et de son image de Big Brother, je ne vois pas Google fournir un accompagnement santé directement à ses utilisateurs, assure Paul-Louis Belletante, de la plateforme française de santé Betterise. Il n'en a pas la crédibilité." Un avis partagé par Christophe Lorieux, CEO de l'éditeur de logiciels de santé Santech : "La question se pose quant à la capacité de Google à être un opérateur en contact avec l'usager. Je ne suis pas sûr qu'il puisse créer le lien de confiance nécessaire. Se dire que Google va nous soigner, c'est plus difficile à accepter que le fait qu'il soit notre moteur de recherche."

Peut-être Google n'ambitionne-t-il pas de devenir un opérateur de santé btoc ? Toujours est-il qu'il faudra compter sur lui dans le secteur. "Google a une force de frappe que personne n'a dans la recherche : il est plus riche que tous les laboratoires pharmaceutiques", note Olivier Gryson, directeur du digital de Servier. "Google prépare le futur parce qu'il en a les moyens et une vraie ambition de changer le monde", ajoute Paul-Louis Belletante.

Les travaux de recherche futuristes porteront leurs fruits dans 15 ans

Selon le CEO de Betterise, Google adopte deux stratégies différentes dans la santé. D'abord, ses travaux de recherche "futuristes, de science-fiction", qui porteront leurs fruits dans "dix ou quinze ans". "C'est une branche totalement déconnectée du business de Google." Mais en attendant d'entrer de plein pied dans le secteur médical, le groupe développe des services autour de son activité de base de moteur de recherche. D'abord, bien sûr, en lançant comme la plupart des mastodontes du Web une plateforme de bien-être, Google Fit, permettant aux utilisateurs de centraliser les données issues de leurs capteurs ou applications. Mais aussi, contrairement à nombre de ses concurrents, en mettant le pied dans le domaine purement médical.

Google Health, son service d'archivage de dossiers médicaux créé en 2008 aux Etats-Unis -peut-être trop tôt- a certes été fermé en 2012 faute d'utilisateurs. Mais depuis, le géant a lancé d'autres initiatives : le Knowledge Graph Santé, cet outil qui fait apparaître des encarts à droite des résultats de recherche avec des informations détaillées sur les sujets de santé, testé depuis février 2015 aux Etats-Unis ; un service de téléconsultation médicale sur Hangout ; une plateforme et API, Google Genomics, qui permet aux chercheurs de stocker et analyser des milliers de génomes et d'identifier les gènes causant certaines maladies… Enième preuve des ambitions de Google, ses innombrables prises de participation, croissantes, dans le secteur. La santé représentait 9% de ses investissements en 2013 et 36% en 2014.

Connaissance du patient inégalée

Si Google n'a peut-être pas encore les moyens et l'image pour se lancer comme opérateur de santé, le géant dispose d'un point fort inégalé dans le monde entier -sauf, peut-être, par IBM et sa filiale Watson : ses bases de données gigantesques sur la population mondiale et sa capacité algorithmique. "En parallèle de ses travaux de recherche qui ne porteront pas leurs fruits avant 10 ou 15 ans, Google va déjà pouvoir utiliser ses supers calculateurs pour aider la recherche et les médecins, analyse Paul-Louis Belletante. Encore faut-il qu'il y trouve un modèle économique." "Une fois que des dispositifs globaux auront été mis en place pour la collecte de données de santé, la contextualisation des informations deviendra importante et Google va jouer un rôle énorme en apportant de l'intelligence et en aidant à la prise de décision", ajoute Christophe Lorieux, de Santech.

Google peut apporter de l'intelligence à la prise de décision médicale

La médecine est en train de s'orienter, grâce à la technologie, vers une offre de soins qui s'adaptera au comportement du patient. "La vraie valeur résidera désormais dans les programmes d'accompagnement personnalisés, assure Olivier Gryson de Servier. Et qui vous connaît mieux que Google ?" Les médicaments sont déjà efficaces, explique-t-il, mais les patients ne suivent pas bien leurs traitements. Google pourra permettre de s'adapter à chacun d'eux pour améliorer le soin, par exemple en proposant une appli de gamification à une personne qui aime jouer ou un pilulier connecté à celui qui oublie de prendre son traitement.

Et déjà, Google fait preuve de la force incontestable résidant dans sa puissance d'analyse de données. Il s'est récemment allié à l'Unicef pour lancer une plateforme collaborative destinée à identifier le risque de transmission du virus Zika et organiser la réaction des gouvernements et ONG en fonction de la propagation. "Cet ensemble d'outils est pensé pour apporter une réponse au Zika, mais pourra également s'appliquer à de futures urgences", précise Jacquelline Fuller, directrice de Google.org. De quoi affiner encore sa connaissance des populations...

 

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