L'ICO, ou comment lever des millions en quelques secondes

L'ICO, ou comment lever des millions en quelques secondes L'initial coin offering est un nouveau mode de financement qui mêle crypto-monnaie et crowdfunding. Une combinaison qui séduit les start-up de la blockchain.

[Mise à jour le 17 mai 2018 à 11h10]  Le gendarme financier américain (SEC) a lancé un fausse site d'ICO afin d'éduquer les investisseurs. Baptisée HoweyCoin, reprend les codes des projets frauduleux.  Le site indique notamment que les investisseurs auront un retour d'investissement de 1 ou 2%. Il est impossible d'investir dans ce faux projet. Si un internaute veut  acquérir des tokens, il est redirigé vers une page de la SEC qui répertorie les outils et méthodes pour identifier les ICO sérieuses. 

Grâce à l'ICO, initial coin offering, une levée de fonds en crypto-monnaies, les start-up de la blockchain peuvent collecter des millions en seulement quelques jours ou même minutes. En 2017, plus de 4 milliards de dollars ont été levés via des ICO dans le monde, contre 96 millions de dollars en 2016.  "Cette pratique est train de se développer. Environ une ou deux ICO sont organisées par semaine dans le monde. Et les montants deviennent très importants", observe Simon Polrot, avocat et fondateur du site Ethereum France. Le record est détenu par Filecoin, sorte de Dropbox décentralisé, qui a levé 257 millions de dollars. Autre ICO qui a fait du bruit : Brave, le navigateur web créé par le cofondateur de Mozilla, Brendan Eich. Le 31 mai dernier 2017, il a levé 35 millions de dollars… en 30 secondes ! 

Avec l'ICO, aussi appelée crowdsale, les jeunes pousses n'ont plus à attendre des mois avant d'avoir le "go" d'un fonds d'investissement. Pour lever via une ICO, une entreprise doit émettre des tokens (ou jetons) sur une plateforme dédiée. Les tokens émis permettront à son détenteur soit de recevoir une partie des bénéfices générés par l'entreprise, comme un dividende avec une action, ou de s'en servir pour utiliser le service de l'entreprise. Une fois que le projet est déposé sur la plateforme, l'entreprise en fait la promotion auprès de la communauté. Les investisseurs intéressés envoient ensuite de la crypto-monnaie, principalement des ethers ou des bitcoins, en échange des tokens.

Le marché spéculatif de l'ICO 

Comme les fonds sont levés sur Internet, tout le monde peut y participer. "Quand une entreprise fixe une date, l'ICO s'ouvre et tout le monde peut investir en même temps. Plus elle communique bien en amont, plus le montant recherché est atteint rapidement", résume Edouard Vallet, secrétaire de l'association Le Cercle du Coin. La durée et le montant de la levée de fonds sont prévus avant le lancement de l'ICO et ne peuvent pas être modifiés en cours de route. Une fois le montant atteint, les paiements suivants sont automatiquement refusés. 

Cependant, il est toujours possible d'acheter des tokens après la levée de fonds. "Les tokens peuvent atterrir sur des places de marché non régulées à peine une heure après la levée de fonds. Certains investisseurs vont les revendre bien plus cher qu'ils ne les ont achetés. C'est purement spéculatif ", souligne Simon Polrot. Tous les investisseurs ne sont pas attirés uniquement par l'appât du gain selon l'avocat : "Certaines personnes qui ont fait fortune dans l'ether veulent participer au développement de projets un peu révolutionnaires." La blockchain Ethereum a elle-même profité du soutien de la communauté lorsqu'elle a lancé son ICO le 2 septembre 2014. Résultat : 18 millions de dollars ont été récoltés. 

Source : Coindesk

Côté français, trois projets ont réussi leur ICO. Beyond The Void, une start-up de jeu vidéo sur la blockchain qui a récolté la "petite" somme de 110 000 euros. La deuxième est iEx.ec, une spin-off de l'Inria spécialisée dans le cloud distribué. Cette dernière a levé l'équivalent de 12,5 millions de dollars (2 761 bitcoins et 173 886 ethers) en moins de trois heures le 19 avril dernier. Un montant qu'elle n'aurait jamais pu obtenir si rapidement. "Nous avions la possibilité de lever 4,5 millions d'euros via un fonds. Mais ça aurait pris un an", regrette Julien Béranger, chargé de communication d'iEx.ec. Depuis l'ICO, la levée de fonds a pris de la valeur puisque les cours des deux crypto-monnaies ont considérablement augmenté (presque x3 pour le bitcoin et presque x10 pour l'ether). "Finalement, on se retrouve avec une levée de fonds de plus de 30 millions de dollars", se réjouit Julien Béranger. 

La troisième est Domraider, une entreprise qui récupère les noms de domaine expirés. Elle avait fixé son objectif à 35 millions d'euros mais aucun montant n'a été communiqué suite à la clôture de l'ICO. "Nous pouvons seulement indiquer que nous avons bien vendu les 560 millions de jetons disponibles mais tant que nous n'avons pas l'aval du commissaire aux comptes, nous ne pouvons rien dire", explique Tristan Colombet, CEO de DomRaider. Ce manque d'informations, ainsi que d'autres pratiques jugées peu transparentes, ont créé la polémique dans la communauté blockchain

Des cours très volatiles qui influent sur les ICO 

L'ICO n'a pas que des avantages. Il n'existe aucune garantie pour les investisseurs. Il est en effet difficile pour lui de vérifier la pertinence et la qualité d'un projet qui n'existe pas encore. Contrairement à une bourse, aucun organe de contrôle ne régule le marché. "N'importe qui peut émette un titre numérique. Donc il y a mécaniquement beaucoup d'arnaques de toutes sortes", confie Julien Béranger. Autre inconvénient, la volatilité des cours des crypto-monnaies. Elle est liée à une forte spéculation qui peut faire rapidement monter ou baisser leurs cours. Entre janvier et octobre 2017, la valeur du bitcoin a plus que quintuplé pour franchir la barre des 6 000 dollars. Parfois, les cours du bitcoin et de l'ether connaissent des krach.  En septembre 2017, l'ensemble des crypto-monnaies ont perdu 20% de leur valeur en une journée.  Une ICO peut donc perdre beaucoup de valeur en quelques secondes. Par exemple, quand Bancor Protocol a levé 153 millions de dollars en ICO le 12 juin, l'ether valait environ 385 dollars,. Trois jours plus tard, il n'en valait plus que 300. Le montant levé correspondait seulement à 119 millions de dollars, soit une perte de 34 millions de dollars (-22,2%). Pour éviter cette moins-value, iEx.ec a déjà converti une partie de son ICO en euros sur une place de marché pour payer les salaires et ses nouveaux locaux. 

iEx.ec a réussi sa campagne dans un environnement réglementaire flou. En France, la loi ne définit pas le statut d'une ICO. Il ne peut pas relever du droit financier car c'est un échange de tokens contre des crypto-monnaies (et non une vente), qui ne sont elles-mêmes pas reconnues juridiquement comme des monnaies. Pour l'instant, les levées de fonds sont principalement organisées depuis des fondations en Suisse. "Il y a toute une communauté qui s'organise dans le Canton de Zoug (au sud de Zurich, ndlr). L'autorité financière suisse accompagne ces projets, les assiste pour être sûre qu'ils respectent la réglementation. Ce pays a un autre gros avantage : les fondations sont exonérées d'impôts", indique l'avocat. 

La réglementation des ICO

L'Autorité des marchés financiers (AMF) a réalisé une première étude sur les ICO et leurs implications juridiques. Elle en a déduit que la majorité des opérations sont en dehors de toute réglementation et qu'une minorité d'entre elles pourrait relever du droit actuel. Par exemple, une ICO pourrait se rattacher à la réglementation applicable aux intermédiaires en biens divers, à l'offre au public de titres financiers ou aux gestionnaires de fonds d'investissements alternatifs. L'AMF propose également la création d'un label qui certifierait le sérieux d'une ICO. En attendant, le gendarme financier français a lancé un programme d'accompagnement et de recherche des levées de fonds en crypto-monnaies. Baptisé Unicorn, pour Universal node to ICO's research & network,  il propose aux porteurs de projets un cadre "pour leur permettre le développement de leurs opérations et de veiller à la protection des acteurs et investisseurs." 

Le régulateur a également lancé une consultation publique sur le sujet, dont la synthèse des réponses a été publiée début 2018. Parmi les 82 réponses fournies, la majorité d'entre-elles sont favorables à la mise en place d'un cadre légal approprié pour ce nouveau type de financement. Cela rejoint les conclusions de l'analyse juridique préliminaire menée par le régulateur fin 2017.  Par ailleurs, les répondants estiment qu'un document d'informations est nécessaire pour mieux informer les investisseurs et qu'il devrait contenir des données sur le projet lié à l'ICO, les droits relatifs aux tokens (ou jetons) et le traitement comptable des fonds levés. La majorité des répondants estime également que ce document devrait permettre d'identifier la personne morale responsable de l'offre, ses dirigeants et leurs compétences. Le Collège de l'AMF a décidé de poursuivre ce travail lié aux ICO en coordination avec les autres autorités publiques concernées. Le gouvernement français prévoit de légiférer  rapidement sur les ICO. Un volet ICO serait intégré dans la loi Pacte qui sera discutée au conseil des ministres mi-avril. D'après les informations recueillies par le quotidien, le cadre réglementaire sera celui proposé par l'AMF. 

De son côté, l'Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) s'est également exprimée sur les tokens (ou jetons) reçus en échange d'une contribution. Elle imagine des cas de figures qui permettrait d'entrer l'ICO dans champ de plusieurs directives européennes existantes. Par exemple, si le token est assimilable à un instrument financier, alors il tomberait sous le coup de la directive 2014/65 relative aux marchés d'instruments financiers.

Les dix dernières ICO clôturées dans le monde 

  • Boatpilot, un service de navigation marine : 5 millions de dollars (30 avril 2018)
  • ConnectJob, une plateforme décentralisée de services dédiés à la personne : 56,1 millions de dollars (30 avril 2018)
  • Saifu, un wallet mobile pour crypto-monnaies : 13,1 millions de dollars (30 avril 2018)
  • TrueGame, une plateforme de casino et jeux de loterie : 3,4 millions de dollars (30 avril 2018)
  • Streamity, une plateforme d'échange de crypto-monnaies décentralisée : 4,2 millions de dollars (29 avril 2018)
  • Holo, un cloud décentralisé : 20,6 millions de dollars (28 avril 2018) 
  • Unolabo, une plateforme de jobs pour freelances : 737 000 dollars (28 avril 2018)
  • Berith : un système décentralisé de programme de fidélité : 9,3 millions de dollars (27 avril 2018)
  • Bitrace, une crypto-monnaie utilisée pour la Formule 1 en Tunisie : 3,7 millions de dollars (25 avril 2018)
  • ipstock, une banque d'images décentralisée : 5,5 millions de dollars (25 avril 2018)

Et aussi :

Annonces Google