Personnalités publiques : l'humain, l'œuvre et le mirage
Les récents déboires juridiques d'un chanteur connu, idole des années 90, pose la question de la façon dont les personnalités publiques conçoivent et gèrent leur propre image auprès du public.
La personne et l’artiste, bonnet blanc et blanc bonnet ?
Pour être précis, plus que l’affaire elle-même, sur laquelle je ne reviendrai pas, ce sont les réactions des citoyens anonymes, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, qui m’ont interpellé. Une grande partie d’entre eux, attachée aux chansons du chanteur, refuse face aux accusations de renier la part d’eux-mêmes qu’ils y ont mis au fil du temps (des émotions, des sentiments, une identification probable, des moments d’écoute jugés privilégiés, etc.).
Leur réaction est donc celle d’un recul volontaire, que l’on pourrait traduire ainsi : "Je ne connais pas cet homme, ce qu’il a fait ou n’a pas fait ne me concerne pas, moi j’apprécie ses chansons, ses films et sa capacité à mettre des mots ou des images sur des émotions que je ressens dans ma propre vie. Ce sont deux choses différentes."
Ce débat a plusieurs fois occupé les penseurs, mais aussi les juristes et les politiques, au cours du siècle dernier, particulièrement à la fin de la 2nde guerre mondiale. On a tous en mémoire les débats, ravivés au cours de l’ère Sarkozy, sur le sort qu’il fallait réserver aux écrits de Louis-Ferdinand Céline, auteur jugé comme majeur par beaucoup, et par ailleurs antisémite assumé.
L’œuvre immortelle : l’exemple de Jules Renard
Cette complémentarité parfois schizophrène entre un artiste humain, trop humain et son œuvre à vocation universelle, sinon immortelle, détachée de toute réalité biologique, j’avais eu le plaisir de la traiter du point de vue de l’artiste lors de mon travail de thèse, à partir de l’auteur Jules Renard.
En effet, Jules Renard (1864-1910), enfant d’un siècle éminemment littéraire, avait une conscience aigüe, voire disproportionnée, de l’importance de chaque mot laissé à la postérité : chacun d’entre eux était une pierre de l’édifice qu’il lèguerait à ses lecteurs, une facette vivante de sa figure d’auteur. L’homme biologique, Jules Renard, tentait donc, particulièrement au sein de son Journal, de discipliner sa vie pour être à la hauteur de ce qui lui survivrait, une figure malléable selon les lecteurs et les âges.
Les différents profils de personnalités publiques
Chez la plupart de ceux que l’on appelle "les personnalités publiques", bien plus nombreuses aujourd’hui qu’au tournant du XXème siècle, la nécessité d’une gestion d’image quotidienne est assimilée : "j’ai créé un canal de communication direct avec une partie de l’opinion ; mes concitoyens me (re)connaissent pour un talent ou des prises de position que j’ai voulus, à mon initiative, leur présenter ; les informations qu’il recevront sur moi à l’avenir doivent donc rester en cohérence avec ce qui me définit à leur yeux."
S’il y a presque autant de déclinaisons de gestions d’image que de personnalités publiques, qui en plus évoluent en fonction du temps et des ambitions, il reste possible de distinguer plusieurs profils :
- Le besogneux : sa notoriété ne l’intéresse pas vraiment. Il vit son travail ou son œuvre comme une mission, et la seule reconnaissance qui compte, c’est celle qu’il s’attribue à lui-même, en fonction de l’atteinte des objectifs qu’il s’est fixés. Le regard des autres l’amuse parfois, le flatte moins souvent, mais ne l’influence pas. C’est un passage obligé et il l’assume.
- Le rebelle : il ne supporte pas d’être réduit à une étiquette. Conditionné par la conviction de devoir rester un génie incompris, il brouille les pistes, et fait exactement le contraire de ce que l’on attend de lui, espérant qu’un jour, peut-être après sa mort, on embrasse enfin d’un seul regard la cohérence de ses talents convergents.
- Le blasé : il vit sa notoriété comme un poids et rêve d’aller boire un verre en terrasse sans être dérangé. Il vit comme une fatalité le fait de ne plus pouvoir revenir en arrière. Sa gestion d’image, il la vit sans enthousiasme, et il y fait face comme d’autres prennent le métro : parce qu’il le faut.
- Le boulimique : chaque fois qu’on le reconnaît, son corps lui prodigue endorphines et adrénaline. Pour lui, pas question que cela s’arrête. Il est prêt à tous les compromis (artistiques, politiques, médiatiques) pour rester sur le devant de la scène. Son activité n’a pas de but en soi, si ce n’est de faire la Une, le buzz, ou d’être le sujet principal autour de la machine à café.
- Le déconnecté : après des années, parfois des décennies, à ne côtoyer que de simples mortels prêts à s’évanouir à son approche, il pense être définitivement hors de portée. Comme Trump, il pense que même s’il commettait un crime, les gens continueraient à l’aduler. Dans ce vertige narcissique, la sensation de liberté absolue est un mirage qui ne s’estompe qu’aux dépens de celui qui s’en nourrit.
Créer une marque pour dépasser les contraintes humaines
Au-delà du destin propre des personnalités qui peuplent nos médias, traditionnels ou sociaux, c’est intéressant de réfléchir sous cet angle aux marques qui structurent plus encore nos sociétés. En créant une marque, on s’affranchit immédiatement des contraintes biologiques : on est transparent sur la constance des objectifs, vendre et convaincre ; on vise directement l’atemporalité, à défaut de l’immortalité ; on parle de valeurs sans être tributaire de comportements individuels.
Et pourtant, les différentes stratégies de gestion de marques sont tout autant sujettes aux variétés d’approches évoquées ci-dessus pour les personnalités publiques. Preuve, s’il était besoin, que l’homme créera toujours la marque à son image.