"Je fais un métier" ou "je suis un projet" : la distinction qui change tout
Jean-Baptiste ne dit pas qu'il fait de la logistique ou du management chez MSF. Il dit qu'il fait MSF. Une distinction qui change tout à la fidélité.
Jean-Baptiste a exercé à peu près tous les rôles que Médecins Sans Frontières peut offrir. Logisticien, coordinateur de projet, collecteur de fonds, assistant de direction, chef de mission. Des fonctions très différentes, dans des pays très différents, sur des enjeux très différents.
Et pourtant, quand je lui demande ce qu'il fait comme métier, il répond sans hésiter : "Mon métier, c'est Médecins Sans Frontières."
Pas la logistique. Pas le management. Pas l'humanitaire en général.
MSF.
Cette réponse, au premier abord, pourrait sembler anecdotique. Elle ne l'est pas.
La confusion entre fonction et appartenance
Dans la plupart des organisations, le travail est structuré autour de fonctions. On est directeur commercial, chef de projet, responsable RH. On exerce un métier que l'on pourrait, en théorie, exercer ailleurs avec les mêmes outils, les mêmes méthodes, les mêmes résultats.
Cette logique est cohérente. Elle permet la mobilité professionnelle, la comparaison entre les marchés, la valorisation des compétences transférables.
Elle a aussi une limite : elle définit l'engagement professionnel par ce que l'on sait faire, plutôt que par ce à quoi l'on contribue.
Jean-Baptiste opère sur une logique différente. "Ce n'est pas un métier interchangeable que l'on exercerait de la même façon ailleurs. C'est un engagement, un investissement."
Il ne s'est pas retrouvé dans une fonction. Il s'est retrouvé dans un projet. Et cette distinction a structuré l'ensemble de ses choix professionnels depuis plus de vingt ans chez MSF.
Ce que cela change sur la durée
La différence entre "exercer un métier" et "appartenir à un projet" n'est pas rhétorique. Elle est fonctionnelle.
Un professionnel défini par sa fonction cherche à optimiser son rapport entre compétences et rémunération. Il compare les offres, évalue les propositions, arbitre entre les opportunités. C'est rationnel, légitime, efficace à court terme.
Un professionnel défini par son appartenance à un projet raisonne autrement. La question n'est pas "est-ce que cette mission correspond à mon profil ?" mais "est-ce que cette mission fait avancer quelque chose qui compte pour moi ?" Les deux questions ne produisent pas les mêmes décisions, ni les mêmes trajectoires.
Jean-Baptiste l'illustre concrètement. Entre deux missions terrain chez MSF, il a accepté de travailler à la collecte de fonds, "pour comprendre d'où venait l'argent." Puis comme assistant de direction, pour saisir comment fonctionne le sommet de l'organisation. Des fonctions qu'il n'avait pas demandées, qu'il n'avait pas imaginées, mais qu'il a acceptées parce qu'elles nourrissaient sa compréhension du projet global.
Ce type de mobilité interne, acceptée par conviction plutôt que subie par défaut, est rare. Elle suppose une confiance dans l'organisation et une forme d'humilité professionnelle que le marché du travail encourage peu.
Le projet comme facteur de fidélité
La question de la fidélisation des talents est centrale pour les organisations. On y répond généralement par des éléments tangibles : rémunération, flexibilité, perspectives d'évolution, avantages divers.
Ces leviers fonctionnent. Jusqu'à un certain point.
Ce que l'exemple de Jean-Baptiste chez MSF met en lumière, c'est qu'il existe un autre registre de fidélisation, plus profond et plus durable : l'adhésion à un projet qui dépasse la fonction occupée.
MSF n'est pas une organisation qui paie particulièrement bien. Elle est soumise à des contraintes budgétaires permanentes, à des contextes de travail difficiles, à une pression éthique et opérationnelle élevée. Et pourtant, elle génère des trajectoires longues, des engagements profonds, des reconversions internes volontaires.
Parce qu'elle porte quelque chose que les gens rejoignent, pas seulement un poste qu'ils occupent.
La question que les organisations évitent
La plupart des organisations savent définir leur activité. Elles savent expliquer ce qu'elles font, comment elles le font, pour qui elles le font.
Elles sont moins à l'aise avec une autre question : pourquoi cela compte.
Cette question n'est pas une question de communication. C'est une question fondatrice. Et c'est précisément celle à laquelle MSF répond avec une clarté que peu d'organisations atteignent.
Jean-Baptiste ne dit pas qu'il travaille pour l'aide humanitaire en général. Il dit qu'il travaille pour MSF, avec ses principes spécifiques, ses choix opérationnels assumés, sa manière propre de penser l'action médicale en contexte de crise. Cette précision n'est pas du détail. C'est le coeur de l'engagement.
Les organisations qui veulent construire ce type de fidélité n'ont pas besoin de copier MSF. Elles ont besoin de trouver leur propre réponse à la question du pourquoi. Une réponse assez précise pour que les personnes qui s'y reconnaissent s'y engagent vraiment, et assez honnête pour que celles qui ne s'y reconnaissent pas ne s'y retrouvent pas à tort.
Ce que cela implique pour le recrutement
Jean-Baptiste a été recruté par MSF sur un pari. Jeune, sans expérience professionnelle, mais avec une envie claire de s'inscrire dans le temps long avec l'organisation.
"Recruter quelqu'un coûte cher à une ONG, dit-il. Il y a toujours cette idée d'un engagement réciproque sur la durée."
Cette logique mériterait d'être davantage intégrée dans les pratiques de recrutement ordinaires. Pas pour ignorer les compétences, mais pour poser, en plus des compétences, la question de l'alignement avec le projet.
Quelqu'un qui comprend pourquoi l'organisation existe et s'y reconnaît sincèrement apprendra les compétences techniques qui lui manquent. Quelqu'un qui maîtrise toutes les compétences techniques sans adhérer au projet partira dès qu'une meilleure offre se présentera.
La distinction entre les deux n'est pas toujours visible en entretien. Elle le devient, souvent, dans les premières semaines.
Jean-Baptiste le sait. MSF l'a parié. Vingt ans plus tard, ils ont tous les deux eu raison.