Plein emploi : les femmes, grandes oubliées de l'insertion ?
Le plein emploi ne se construira pas sans les femmes. Pourtant, elles restent les grandes oubliées des politiques d'insertion, alors même qu'elles pourraient répondre aux tensions de recrutement.
Les entreprises françaises, tout comme les pouvoirs publics, n'ont jamais autant parlé de recrutement. Pourtant, à force de chercher des candidats toujours plus loin, une question essentielle reste dans l'angle mort : avons-nous réellement pensé à tous les profils ? Car derrière les tensions persistantes dans l'industrie, le BTP ou les services, se cache un vivier largement sous-exploité, celui des femmes.
Réformes structurelles, pénurie de main-d'œuvre, objectif de plein emploi… le recrutement est devenu un enjeu économique majeur. En 2025, le taux d'emploi des 15-64 ans atteint 69,4 %, établissant un nouveau record depuis le début des mesures de l'Insee. Cette progression masque toutefois des écarts persistants entre les femmes et les hommes : 66,9 % des femmes sont en emploi, contre 71,9 % des hommes. Les femmes participent également moins au marché du travail (72,3 % contre 78,0 %) et continuent d'occuper beaucoup plus souvent un emploi à temps partiel (26,6 % contre 8,4 %).
Ces chiffres racontent une réalité sous-estimée : les femmes constituent, de fait, l'un des publics les plus éloignés de l'emploi. Non pas parce qu'elles seraient moins employables, mais parce qu'elles connaissent plus souvent des parcours discontinus, marqués par les interruptions de carrière, les responsabilités familiales ou des freins périphériques.
Un angle mort de la réinsertion, mais pas un hasard
Lorsqu'on parle d'insertion, les regards se tournent spontanément vers les jeunes sans qualification ou les seniors, mais d’autres publics sont moins visibles.
Les femmes, elles, restent rarement identifiées comme un public nécessitant un accompagnement spécifique. Pourtant seules 44,8% d’entre elles accèdent à un emploi dans les 6 mois suivant leur inscription à France Travail, contre 50,4% pour les hommes. Plus révélateur encore, seules 8% d’entre elles s’orientent vers des métiers à prédominance masculine, comme la construction ou l’industrie, alors même que ces secteurs peinent à recruter.
Si les femmes ne sont pas considérées comme un public éloigné de l'emploi, ce n'est pas parce qu'elles le sont moins, mais parce que nous continuons collectivement d'associer les responsabilités familiales aux femmes. Selon l'OCDE, ces normes sociales alimentent la motherhood penalty : elles poussent les femmes à interrompre leur carrière, réduire leur temps de travail et à ralentir leur progression. Leur éloignement de l'emploi n'est donc pas moindre ; il est, d'une certaine manière, socialement admis. Et c'est cette normalisation qui freine aujourd'hui leur retour durable vers l'emploi.
Le recrutement, un jeu faussé dès la ligne de départ
Face aux tensions de recrutement, les entreprises élargissent leurs viviers, accélèrent les formations ou recrutent sur le potentiel plutôt que sur le diplôme. Ces initiatives vont dans le bon sens, mais reposent sur une hypothèse implicite : les candidats sont déjà disponibles pour travailler. Or, pour de nombreuses femmes éloignées de l'emploi, la difficulté n'est pas de trouver une offre, mais la capacité d'y répondre.
Avant même l'entretien, il faut souvent lever des obstacles très concrets, garde d'enfants, mobilité, remise à niveau, confiance en soi. Le premier frein n'est pas l'emploi en lui-même : c'est tout ce qui empêche d'y accéder.
L'insertion ne peut donc plus se réduire à une mise en relation entre une offre et une demande, mais doit devenir un accompagnement global, capable de lever les freins sociaux, personnels et professionnels qui conditionnent un retour durable à l'emploi.
Revenir à l'emploi ne suffit pas si c'est toujours au même endroit
Même de retour sur le marché du travail, les femmes se concentrent sur un nombre limité de métiers déjà féminisés, services à la personne, commerce, fonctions administratives, tandis que les secteurs en tension (BTP, industrie, logistique) restent largement masculins. Rien de fortuit : ces représentations se forgent dès l'orientation scolaire et persistent dans les conseils donnés aux demandeurs d'emploi, voire dans les pratiques de recrutement.
En d'autres termes, favoriser le retour à l'emploi des femmes ne suffit pas s'il les enferme dans les mêmes métiers.
C'est une occasion manquée, pour elles comme pour les entreprises. La réinsertion professionnelle peut devenir un véritable levier pour élargir le champ des possibles, bousculer des habitudes et ouvrir l'accès à des métiers plus rémunérateurs et porteurs d'avenir, tout en répondant aux besoins des secteurs en tension.
L’accompagnement, un levier de compétitivité
Le plein emploi ne se construira pas seulement en formant davantage ou en rendant certains métiers plus attractifs. Il suppose d'accepter une réalité : tous les candidats ne partent pas de la même ligne de départ.
Face aux difficultés de recrutement, la vraie question n'est plus de savoir où trouver des talents, mais pourquoi ceux qui existent déjà, souvent tout près, restent oubliés.
Faire des femmes éloignées de l'emploi un public identifié, reconnu et accompagné n'a rien d'une politique de faveur. C'est reconnaître que l'égalité des chances ne consiste pas à proposer les mêmes solutions à tous, mais des réponses adaptées à des obstacles différents.
Encore faut-il leur donner les moyens d'un retour durable, et la liberté d'accéder à tous les métiers.