Les jeunes sont plus lucides sur leur carrière. Sont-ils pour autant mieux armés pour s'engager ?
La génération Z n'est pas individualiste. Elle pose des conditions à son engagement avant de s'engager. Ce n'est pas pareil.
Les jeunes sont plus lucides sur leur carrière. Sont-ils pour autant mieux armés pour s'engager ?
Il y a trente ans, on partait dans l'humanitaire sans calculer. On ne savait pas si on repartirait après sa première mission, ni si ça deviendrait un métier. On ne parlait pas de trajectoire professionnelle, de plan de carrière à cinq ans, d'équilibre entre vie personnelle et engagement. On partait parce que quelque chose nous y poussait, avec une légèreté qui n'était pas de l'inconscience mais de la confiance dans l'imprévu.
Trente ans plus tard, on est encore là. Ce n'était pas un calcul. C'est devenu une vie.
Les jeunes qui arrivent aujourd'hui dans le secteur humanitaire ne ressemblent pas à ce portrait. Ils arrivent avec des questions précises, des attentes articulées, une vision de ce qu'ils veulent construire. Ils pensent à long terme dès le premier entretien. Ils sont aussi, souvent, plus anxieux.
La question n'est pas de savoir si c'est mieux ou moins bien. Elle est de comprendre ce que ça change, pour eux et pour les organisations qui les accueillent.
La lucidité comme point de départ
Les données sur les nouvelles générations au travail convergent vers un constat : ce ne sont pas des individualistes qui fuient le collectif. Ce sont des personnes qui posent des conditions à leur engagement avant de s'engager.
Une étude de l'Observatoire Ipsos de juin 2024 indique que 72 % des 18-28 ans placent l'autonomie comme critère important dans leur rapport au travail, et 80 % d'entre eux font de l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle leur premier critère de choix d'un employeur. Ces chiffres sont souvent lus comme les signes d'un repli sur soi. Ils disent autre chose : une génération qui a observé l'épuisement de ses aînés et qui refuse de le reproduire.
Une recherche de Cornerstone nuance encore davantage le tableau : 77 % de ces mêmes jeunes considèrent le travail en équipe comme important, et 68 % souhaitent une ambiance de travail qui leur permette de s'épanouir. Ce n'est pas là le portrait d'une génération réfractaire au collectif. C'est celui d'une génération qui veut que le collectif en vaille la peine.
L'humanitaire comme épreuve de vérité
Le secteur humanitaire est un laboratoire utile pour observer cette tension, parce qu'il pousse les questions d'engagement à leur point de rupture. On ne peut pas faire semblant de s'engager quand on travaille dans un camp de déplacés au Soudan du Sud ou dans une zone de conflit sans infrastructure. L'engagement s'y vérifie dans les conditions les plus exigeantes qui soient.
Ce que les responsables RH observent depuis quelques années, c'est moins un déficit d'engagement que sa recomposition. Les jeunes recrutés aujourd'hui s'investissent pleinement dans leurs missions. Mais ils arrivent avec une conscience aiguë de ce qu'ils sont prêts à donner, et de ce qu'ils attendent en retour. Ils ont réfléchi avant de partir. Ils ont posé des questions que les générations précédentes ne posaient pas, ou seulement après plusieurs années de terrain.
Cette lucidité est une force. Elle produit des professionnels qui ne se laissent pas surprendre par les conditions du terrain, qui ont anticipé les renoncements, qui arrivent avec une représentation plus réaliste du travail humanitaire que ceux qui partaient sur un élan non questionné.
Elle comporte aussi une fragilité. Celui qui a beaucoup calculé son engagement peut être plus ébranlé quand la réalité déborde ses calculs. L'imprévu, dans l'humanitaire, n'est pas l'exception. C'est le fond permanent sur lequel tout s'organise.
L'anxiété comme signal
The Conversation et la Fnege notent, dans une analyse publiée en 2024, que l'approche par générations renforce souvent les préjugés plus qu'elle ne les dissout. Le désengagement ou la quête de sens ne sont pas des symptômes générationnels : ce sont des réactions humaines à un environnement professionnel en mutation, qui concernent toutes les catégories de travailleurs.
Ce diagnostic est juste. Il ne doit pas pour autant effacer ce qui est spécifique à ce moment historique.
Les jeunes qui entrent aujourd'hui dans le monde du travail ont grandi avec plusieurs crises simultanées : financière, climatique, sanitaire, géopolitique. Ils ont développé une lucidité sur l'instabilité du monde qui n'est pas de la sagesse acquise par l'expérience, mais une donnée de départ. Cette lucidité se traduit par une anxiété structurelle que les générations précédentes n'avaient pas au même degré, non pas parce qu'elles étaient plus courageuses, mais parce qu'elles évoluaient dans un contexte objectivement moins incertain.
Dans l'humanitaire, cette anxiété de fond rencontre un environnement qui en demande beaucoup. La question n'est pas de la supprimer, mais de l'accompagner différemment.
Au-delà de la promesse de sens
La réponse managériale habituelle à cette génération consiste à promettre du sens, de l'autonomie, de la flexibilité. Ces réponses ne sont pas fausses. Elles sont insuffisantes.
Ce que les jeunes engagés cherchent vraiment, c'est une cohérence. Entre ce que l'organisation dit et ce qu'elle fait. Entre les valeurs affichées et les comportements réels de l'encadrement. Entre la promesse d'un impact et la réalité des moyens alloués. Le secteur humanitaire, qui repose sur des valeurs fortes et visibles, est particulièrement exposé à cet écart : la déception y est proportionnelle aux attentes initiales.
Les générations précédentes découvraient ces incohérences après plusieurs années de terrain et les intégraient progressivement. Les nouvelles générations les repèrent plus vite, les nomment plus clairement, et les tolèrent moins longtemps.
Ce n'est pas de l'impatience. C'est de l'exigence.
Et l'exigence, dans un secteur qui recrute sur des valeurs, devrait être considérée comme un atout, pas comme un problème à gérer.