La génération qui choisit le freelance n'a pas peur de l'entreprise

FAIR4AI

Les recrutements de jeunes cadres reculent de 13 % en deux ans pendant que le temps freelance en grande entreprise progresse de 73 %. Le procès en volatilité est mal adressé.

Le procès en volatilité

Le reproche revient à chaque comité de direction. Les jeunes ne s'engagent plus. Ils partent au bout de dix-huit mois. Ils préfèrent facturer à la journée plutôt que signer un contrat à durée indéterminée. On appelle cela de la volatilité, parfois de l'individualisme, souvent un problème de génération.

Il y a une autre lecture, et elle est moins flatteuse pour nous. Depuis trois ans, les entreprises ont fermé la porte d'entrée du salariat qualifié, tout en augmentant leur consommation de travail indépendant. Les jeunes actifs ont fait la seule chose que l'on peut faire dans cette situation : ils sont entrés par la porte restée ouverte.

Ce texte ne demande à personne de renoncer au contrat à durée indéterminée. Il demande de regarder qui a fermé quoi, et dans quel ordre.

La porte d'entrée s'est refermée

Les chiffres de l'Apec sont publics et sans ambiguïté. En 2025, les entreprises françaises ont recruté 294 500 cadres, en recul de 3 % sur un an. Pour les jeunes cadres, ceux qui ont moins de six ans d'expérience, le recul est de 5 % sur la seule année 2025, et de 13 % en cumulé sur deux ans par rapport à 2023 [1].

Deux années de fermeture, pendant que les mêmes entreprises publiaient des plans de marque employeur.

L'Apec prévoit une reprise en 2026 : 305 800 recrutements, en hausse de 4 %. Ce chiffre circule beaucoup, et il est souvent présenté comme une bonne nouvelle pour les jeunes diplômés. Il faut le lire jusqu'au bout. Cette hausse de 4 % concerne l'ensemble du marché cadre. Pour les jeunes cadres, la prévision est de 137 600 postes, soit une hausse de 1 % [1].

Quatre contre un. Le marché redémarre pour ceux qui sont déjà dedans.

Le record que personne ne commente correctement

Pendant ces deux années, un autre indicateur bat des records. En 2025, la France a enregistré 1 165 800 créations d'entreprises, un plus haut historique, après une hausse de 5 % qui suit une hausse de 6 % en 2024 [2].

Ici, la tentation serait d'écrire que la jeunesse se rue vers l'indépendance. Les données de l'Insee ne le disent pas, et l'honnêteté oblige à le préciser : la part des créateurs de moins de 30 ans est de 40 %, stable d'une année sur l'autre, et l'âge moyen du créateur d'entreprise individuelle reste de 35 ans, stable également [2].

Ce n'est donc pas la proportion de jeunes qui a bougé. C'est le volume total, et il a atteint un record. Sur une base plus large, une part identique représente beaucoup plus de personnes. La bascule est réelle, elle est simplement arithmétique plutôt que générationnelle. Un chiffre qui résiste à ce genre de vérification vaut mieux qu'un chiffre spectaculaire.

Les entreprises n'ont pas arrêté de recruter, elles ont changé de guichet

Le point qui devrait gêner, c'est que les grandes entreprises n'ont pas réduit leur besoin de compétences pendant ces deux années. Elles l'ont satisfait ailleurs.

L'étude Freelancing in Europe 2024, conduite par Malt avec le Boston Consulting Group, mesure le temps de travail annuel des freelances auprès des grandes entreprises. En France, il progresse de 73 % entre 2022 et 2024. Le mouvement est européen, avec 55 % en Allemagne et 220 % en Espagne [3].

Nous citons ici les chiffres d'un acteur dont le modèle diffère du nôtre, et nous le faisons à découvert. Malt est une plateforme, Fair4B est une entreprise de recrutement et de mise à disposition. Reprendre la donnée d'un concurrent lui donne du poids, et c'est le prix d'une signature qui vend la transparence.

La même étude porte deux enseignements qui ferment le procès en volatilité. Les compétences des freelances référencés se concentrent dans les fonctions les plus exposées à la transformation en cours, environ 25 % au-dessus de la moyenne du marché du travail : ce sont les métiers de la première ligne, pas ceux du repli [3]. Et 70 % de ces freelances déclarent que construire des relations durables avec leurs clients est leur priorité numéro un [3].

Des gens qui fuiraient l'entreprise ne demanderaient pas à y rester longtemps.

Ce que la boucle produit

Une entreprise ferme son guichet d'entrée en salariat. Un jeune actif qualifié se déclare indépendant. La même entreprise, dix-huit mois plus tard, achète sa compétence à la journée, plus cher et sans fidélité contractuelle. Puis elle constate que cette génération ne s'attache pas.

La séquence est complète, et chacune de ses étapes est documentée par une source publique différente. Il ne manque que l'ordre des responsabilités.

Le contrat à durée indéterminée n'a pas perdu contre le freelance. Il a simplement cessé d'être proposé à l'entrée. Une génération à qui l'on rouvrira cette porte dira ce qu'elle en pense. Personne ne le lui a demandé depuis trois ans.

Sources

[1] Apec, Prévisions de recrutements de cadres 2026, avril 2026 : 294 500 recrutements de cadres en 2025 (−3 % sur un an) ; jeunes cadres de moins de six ans d'expérience en recul de 5 % en 2025 et de 13 % en cumulé par rapport à 2023 ; prévision 2026 de 305 800 recrutements (+4 %), dont 137 600 jeunes cadres (+1 %).

[2] Insee, Les créations d'entreprises en 2025, Insee Première n° 2092, 28 janvier 2026 : 1 165 800 créations en 2025, niveau record, +5 % après +6 % en 2024 ; âge moyen des créateurs d'entreprises individuelles stable à 35 ans ; 40 % de créateurs de moins de 30 ans, part stable.

[3] Malt et Boston Consulting Group, Freelancing in Europe 2024, avril 2024 : temps de travail annuel des freelances auprès des grandes entreprises en hausse de 73 % en France entre 2022 et 2024 (55 % en Allemagne, 220 % en Espagne) ; compétences des freelances référencés surreprésentées d'environ 25 % dans les fonctions les plus impactées ; 70 % des freelances interrogés placent la construction de relations durables avec leurs clients en priorité première.