Après le mythe du CDI, la nouvelle génération fait de l'entrepreneuriat une voie normale
Le CDI reste une sécurité recherchée, mais il n'est plus l'unique horizon professionnel. Chez les 18-29 ans, entreprendre devient progressivement une option de carrière ordinaire.
Pendant des décennies, une grande partie de la réussite professionnelle française pouvait se raconter assez simplement. Faire des études, trouver un emploi stable, obtenir un CDI, progresser dans l’entreprise et sécuriser progressivement le reste de sa vie. L’entrepreneuriat existait évidemment, mais il appartenait davantage à une trajectoire particulière. On "se lançait", comme si créer son activité supposait nécessairement de quitter le chemin principal pour en emprunter un autre.
Ce chemin principal n’a pas disparu. Le CDI continue d’offrir une visibilité financière, facilite l’accès au logement ou au crédit et protège d’une partie de l’incertitude économique. Mais il est en train de perdre quelque chose de plus profond que sa valeur contractuelle : son monopole symbolique sur la réussite professionnelle.
Les données publiées début septembre par Bpifrance Le Lab sont particulièrement révélatrices. En 2025, près de six Français de 18 à 29 ans sur dix se situent dans une dynamique entrepreneuriale, qu’ils aient simplement l’intention d’entreprendre, qu’ils portent déjà un projet, dirigent une entreprise ou en aient dirigé une. C’est deux fois plus que chez les 30 ans et plus. Surtout, un jeune sur deux considère désormais que travailler à son compte constitue le choix de carrière le plus intéressant.
On peut évidemment rêver d’entreprendre sans jamais créer quoi que ce soit. Mais lorsque l’intention devient aussi largement partagée, elle raconte déjà un changement culturel. Pour une partie de cette génération, l’entrepreneuriat n’est plus l’alternative au parcours normal. Il commence à faire partie du parcours normal.
Le CDI ne disparaît pas, il cesse simplement d’être l’unique définition de la sécurité
Il serait tentant de raconter cette évolution comme une révolte générationnelle contre le salariat. Les chiffres décrivent quelque chose de plus subtil. Les jeunes ne semblent pas avoir développé une allergie soudaine à la stabilité. Ils ont surtout grandi dans un environnement où cette stabilité paraît moins absolue qu’elle ne l’était dans le récit transmis par les générations précédentes.
Plus d’un jeune sur trois interrogé par Bpifrance indique que sa situation professionnelle a évolué sous l’effet de la conjoncture économique. Deux sur trois se déclarent stressés par leur travail et seulement six sur dix estiment que leur vie professionnelle leur convient, contre trois sur quatre chez les plus de 30 ans. Dans ce contexte, un jeune sur dix envisage explicitement l’entrepreneuriat comme une manière de rebondir.
Cela change la manière dont la sécurité elle-même peut être perçue. Pendant longtemps, elle venait essentiellement du statut : être salarié d’une organisation suffisamment solide pour fournir un revenu régulier. Une partie des nouvelles générations semble davantage rechercher une sécurité construite autour de la capacité à générer une activité, à multiplier les compétences, à développer plusieurs sources de revenus ou à pouvoir changer rapidement de trajectoire.
Le CDI reste alors une forme de sécurité parmi d’autres. Il peut même parfaitement cohabiter avec un projet entrepreneurial. Le changement est précisément là : les catégories autrefois opposées deviennent beaucoup plus poreuses.
Créer une activité le soir, exercer en indépendant pendant quelques mois, revenir au salariat, reprendre une entreprise ou cumuler plusieurs activités ne constitue plus nécessairement une succession d’échecs ou de ruptures. Cela peut devenir une seule carrière, simplement moins linéaire.
Entreprendre n’est plus forcément "tout quitter pour se lancer"
L’image traditionnelle de l’entrepreneur repose beaucoup sur le basculement. Il y aurait un avant et un après, le moment où l’on abandonne la sécurité pour prendre un risque et devenir chef d’entreprise. Cette représentation correspond de moins en moins aux pratiques observées chez les plus jeunes.
La moitié seulement des jeunes chefs d’entreprise étudiés par Bpifrance consacre l’intégralité de son activité professionnelle à son entreprise, contre huit sur dix chez les plus de 30 ans. Quatre sur dix possèdent plusieurs entreprises et les trois quarts ont déjà un autre projet de création ou de reprise en cours.
Ce comportement pourrait facilement être interprété comme un manque d’engagement. Il traduit peut-être surtout une conception différente de l’activité professionnelle. Là où les générations précédentes étaient davantage invitées à choisir une identité professionnelle, salarié ou entrepreneur, spécialiste ou dirigeant, emploi stable ou création, les plus jeunes semblent beaucoup plus disposés à les additionner.
Les outils numériques ont évidemment facilité cette évolution. Créer une micro-entreprise, vendre une compétence, développer une petite activité commerciale ou tester un projet nécessite aujourd’hui moins de capital et d’infrastructures qu’il y a vingt ans. Mais la facilité administrative ou technologique n’explique pas tout. Une activité entrepreneuriale ne devient courante que lorsque l’environnement social cesse de la considérer comme exceptionnelle.
Or cette familiarité progresse. Deux jeunes sur cinq sont fortement exposés au monde entrepreneurial, contre un sur quatre chez les plus de 30 ans. La moitié compte un chef d’entreprise dans son entourage familial ou amical et 43 % ont déjà été sensibilisés à la création, la reprise ou la gestion d’entreprise.
L’entrepreneur n’est donc plus nécessairement ce personnage un peu exotique que l’on rencontre après avoir quitté une grande entreprise à 42 ans. Il peut être un ami, un frère, une ancienne camarade d’école ou quelqu’un qui exerce encore parallèlement un métier salarié.
La création d’entreprise est devenue suffisamment banale pour perdre une partie de son folklore
Cette normalisation se retrouve dans les chiffres nationaux. La France a enregistré près de 1,17 million de créations d’entreprises en 2025, un nouveau record. Plus de 758 000 étaient des immatriculations de micro-entrepreneurs et plus de 301 000 des créations de sociétés. Ces volumes ne signifient évidemment pas que la France compte chaque année plus d’un million de nouveaux Steve Jobs. Et c’est précisément ce qui les rend intéressants.
Entreprendre ne signifie plus forcément lever des fonds, créer une technologie révolutionnaire ou rêver de devenir une licorne. Cela peut consister à exercer seul une activité de conseil, reprendre un commerce, développer une entreprise artisanale, vendre un service numérique ou transformer progressivement une compétence en activité économique.
Cette banalisation fait probablement davantage pour la culture entrepreneuriale que les discours héroïques qui l’ont longtemps entourée. Tant que créer une entreprise est présenté comme un acte exceptionnel réservé à des personnalités particulièrement audacieuses, le salariat conserve naturellement le statut de choix par défaut.
À partir du moment où l’entrepreneuriat devient une possibilité parmi plusieurs autres, le choix change de nature. Il ne s’agit plus nécessairement de se demander si l’on possède "l’âme d’un entrepreneur". On peut simplement se demander si, à un moment donné, créer ou reprendre une activité constitue la meilleure manière d’exercer son métier.
Cela ne rend évidemment pas l’entrepreneuriat plus facile. Bpifrance constate au contraire que les jeunes dirigeants ressentent davantage le poids des responsabilités, le stress, les difficultés de financement et le manque de crédibilité lié à leur âge. Deux jeunes sur trois estiment d’ailleurs que celui-ci constitue une source de discrimination.
La normalisation ne supprime pas la difficulté. Elle retire seulement une partie de la distance symbolique qui empêchait auparavant de considérer cette voie.
L’échec entrepreneurial perd lui aussi une partie de son caractère définitif
Le changement apparaît peut-être encore plus clairement lorsque l’entreprise s’arrête. Dans une conception très linéaire de la carrière, fermer...er une société constitue facilement une cassure. Il faut ensuite expliquer l’échec, reconstruire une trajectoire et, parfois, revenir vers un marché du travail qui considère cette parenthèse avec une certaine méfiance.
Les jeunes interrogés par Bpifrance semblent beaucoup moins disposés à traiter une cessation d’activité comme une sortie définitive de l’entrepreneuriat. Neuf jeunes ex-chefs d’entreprise sur dix poursuivent une activité entrepreneuriale, contre quatre sur dix chez leurs aînés.
Cette donnée est probablement l’une des plus révélatrices de l’étude. Elle suggère que l’entreprise elle-même devient moins importante que la pratique entrepreneuriale. Une société peut fonctionner, être cédée, échouer ou laisser place à un autre projet sans remettre complètement en cause le choix de carrière.
On retrouve ici quelque chose que les carrières salariées connaissent depuis longtemps. Personne ne considère qu’un salarié qui change d’entreprise renonce au salariat. Il quitte simplement une organisation pour une autre. Si les nouvelles générations commencent à appliquer une logique comparable à l’entrepreneuriat, la création d’entreprise change profondément de statut.
L’échec reste coûteux, financièrement comme personnellement. Mais il peut devenir un épisode professionnel plutôt qu’un verdict.
C’est une évolution culturelle majeure dans un pays où la prise de risque professionnelle a longtemps été pensée face à un idéal de protection maximale.
La nouvelle génération ne remplace pas le salariat par l’entrepreneuriat, elle agrandit simplement le terrain de jeu
Il serait donc excessif d’annoncer la fin du CDI. Des millions de jeunes continueront à le rechercher, à l’apprécier et à construire des carrières salariées parfaitement satisfaisantes. Beaucoup d’entrepreneurs retourneront également vers le salariat à différents moments de leur parcours.
La vraie transformation est moins spectaculaire et probablement plus profonde. Une génération commence à ne plus considérer qu’il existe nécessairement un choix définitif entre les deux.
Le travail peut être salarié pendant quelques années, indépendant ensuite, entrepreneurial parallèlement, puis de nouveau salarié. Une entreprise peut être créée pour durer trente ans ou simplement constituer une étape permettant d’apprendre, de gagner de l’autonomie ou de tester un marché. La réussite professionnelle se détache progressivement du statut qui l’abrite.
Cette évolution pose d’ailleurs de nouvelles questions aux entreprises elles-mêmes. Elles devront attirer des salariés qui savent qu’ils disposent d’autres possibilités, retenir des talents qui peuvent plus facilement vendre directement leur expertise et accepter que certains collaborateurs développent un rapport beaucoup moins exclusif à leur employeur.
Le CDI avait longtemps offert une promesse puissante : en échange de la stabilité et d’une progression relativement prévisible, le salarié acceptait de confier une grande partie de sa trajectoire professionnelle à l’organisation. Lorsque d’autres chemins deviennent familiers, cette promesse doit convaincre plutôt que simplement s’imposer comme évidence.
L’entrepreneuriat français n’a donc peut-être pas besoin d’être davantage mythifié. Sa victoire culturelle pourrait justement être de devenir beaucoup moins spectaculaire.
Lorsqu’un jeune de 24 ans crée une activité, la développe, l’arrête, reprend un emploi puis lance autre chose trois ans plus tard, il n’est plus nécessairement en train de multiplier les ruptures. Il construit peut-être simplement sa carrière.
Pendant longtemps, le CDI représentait le parcours normal et l’entrepreneuriat l’écart audacieux. Les nouvelles générations ne semblent pas vouloir inverser cette hiérarchie pour transformer chaque salarié en futur dirigeant.
Elles font quelque chose de beaucoup plus intéressant : elles commencent à supprimer la hiérarchie elle-même.
Et c’est peut-être à ce moment précis que l’entrepreneuriat cesse réellement d’être une exception.