SpaceTech : le financement européen est-il resté au pas de tir ?

Wheere

Le secteur spatial européen vit un paradoxe. D'un côté, le FOMO s'empare des esprits à chaque percée d'un acteur du NewSpace américain. De l'autre, la réalité froide des chiffres : le système financier européen, lui, n'a pas encore décollé. 

Il y a un an, mon plan pour Wheere était tout tracé : lever 40 millions d’euros pour changer d'échelle.  Portés par nos premiers succès business et les promesses de souveraineté du discours politique, nous visions 40 millions d'euros pour passer à l'échelle. 

Douze mois plus tard, la réalité est toute autre. Ce qui devait être une rampe de lancement s’est transformé en un "bridge". De quoi continuer à nager… mais pas encore à s’envoler.

Pendant ce temps, notre concurrent américain Xona Space Systems venait de lever 170 millions de dollars. D'un côté, la frilosité collective, de l'autre, la force de frappe d'une superpuissance. Ce n'est pas seulement une question d'argent. C'est l'histoire de deux mondes : l'un qui gère son risque, et l'autre qui finance son destin.

Le spatial est-il la deeptech d'il y a dix ans ? 

Souvenez-vous de 2014. À l’époque, la Deeptech faisait peur. On ne comprenait pas ces boîtes qui demandaient des millions avant même d’avoir un produit fini. Il a fallu une décennie pour structurer des fonds, éduquer les investisseurs et voir enfin émerger nos premières licornes industrielles.

Aujourd’hui, la SpaceTech est exactement dans cette zone de turbulences. Le marché mondial explose, les enjeux de souveraineté sont criants, mais la maturité de nos financeurs est à la traîne. 

On demande à des entreprises spatiales de justifier des KPI de court terme,  dans un secteur où la vision stratégique à long terme est la clé du succès. 

Le verdict des chiffres est sans appel : entre 2022 et 2024, les VC européens n'ont pesé que pour 16 % des investissements mondiaux dans le secteur spatial. Les États-Unis : 52 %. La Chine : 20 %. Même sur notre propre continent, la France traîne les pieds avec 630 M$ investis depuis 2020, quand le Royaume-Uni dépasse les 2 milliards et l’Allemagne le milliard.

Cherchez l'erreur : nous avons les ingénieurs, nous avons les idées, mais nous n’avons pas encore le chéquier qui va avec l’ambition.

Le "mur de la Série B" et le syndrome du renoncement

Le constat est amer : sur les 50 pépites européennes du New Space à fort potentiel, combien franchiront réellement le mur du financement ? En France, nous ne parviendrons probablement à hisser au sommet  que 3 ou 4 champions capables de lever les 100 millions d'euros nécessaires pour changer d'échelle.

Le spatial fait peur. Lors de notre roadshow, un grand fonds Deeptech nous a même suggéré de laisser tomber l’orbite pour nous concentrer sur des antennes terrestres, façon "telco old school". C'est une erreur de lecture historique.

Le spatial n'est pas un luxe, c'est un levier de scalabilité radical. Regardez Starlink : auraient-ils pu couvrir chaque mètre carré du globe en plantant des pylônes ? Jamais. Le ratio des coûts a basculé : aujourd'hui, déployer la technologie Wheere sur l’ensemble de la planète coûterait 130 millions d'euros. À titre de comparaison, couvrir la seule France en 5G a nécessité 11 milliards d'euros. Le spatial n'est plus le problème, c'est la solution.

L'exemple medtech : quand la finance apprend la patience

Si le défi semble immense, nous l'avons pourtant déjà relevé ailleurs. Regardez la MedTech. Il y a vingt ans, commercialiser un nouveau médicament ou une technologie chirurgicale relevait de la folie : 10 ans de recherche, 100 millions d’euros de besoins de financement, et aucun revenu avant des lustres.

Pourtant, nous avons su créer un écosystème d'exception. Pourquoi ? Parce que nous avons structuré des fonds spécialisés, capables de comprendre la science derrière le business et d’accepter des cycles de 10 ans. Résultat : la France est devenue une puissance de l’innovation médicale, et les investisseurs y trouvent leur compte.

Le spatial a besoin de cette même maturité. Structurer des fonds dédiés, capables d’anticiper le temps long sans attendre un hypothétique réveil du capital-risque généraliste : voilà la seule voie pour transformer nos startups en piliers industriels.

L'urgence du réveil

On ne peut pas se gargariser de "souveraineté européenne" le lundi et refuser de financer nos infrastructures critiques le mardi. L'investissement VC dans la SpaceTech en Europe est passé de 2,4 milliards de dollars en 2021 à 1,4 milliard aujourd'hui. Cette baisse est incompréhensible au moment même où la dépendance technologique devient une arme géopolitique.

Il devient urgent que l'Europe change de paradigme. On ne construit pas une puissance spatiale avec la prudence d'un épargnant qui place son livret A.

L’innovation ne meurt pas de ses échecs, mais de notre manque d’audace financière.