Dialogues pour un renouveau de l’Histoire

L’enseignement de l’Histoire, qui fut longtemps une matière fondamentale dans les écoles de la République, est fréquemment remis en cause. Mérite-t-il d’être mieux soutenu ? Et chacun ne doit-il pas continuer à se cultiver en ce domaine ?

La place et le rôle de l’Histoire dans la culture contemporaine constituent à la fois un sujet classique et un thème d’actualité. En effet, tout lycéen, tout étudiant, et même tout citoyen, qu’il soit ou non historien, a été amené à se demander quel rôle avait à jouer l’Histoire au sein de la culture contemporaine. Cette question s’est posée avec beaucoup d’acuité pendant ces dernières décennies : le scepticisme à l’égard de l’Histoire se renforçait, on lui contestait le droit de figurer en bonne place dans la formation intellectuelle, et elle paraissait même devoir être rayée peu à peu des programmes scolaires.
N’ayant pas la chance de posséder toujours une utilité pratique directement monnayable, l’Histoire a semblé de plus en plus devoir être rangée au magasin des accessoires de la culture. Quel chemin parcouru depuis le XIXe siècle, lorsque, porté par l’idéologie du progrès, l’historien, maître des secrets du passé, se vit confier le soin de trouver dans ce passé les preuves et les moyens assurés de l’avenir triomphal de l’homme. Le recul connu est à la mesure de ces prétentions manifestement excessives.  

Il convient d’exposer une synthèse des conceptions de l’Histoire, et de multiples points de vue exprimés, en montrant successivement ce qu’elle ne peut pas être, ce qu’elle est, et ce que peut être son apport dans notre société du XXIe siècle.

I - Ce que l’histoire n’est pas, ou la réfutation des conceptions erronées

L’Histoire ne peut prétendre jouer un rôle directeur, comme on l’avait espéré au XIXe siècle. Mais elle n’est pas non plus une science secondaire ou un simple recueil d’anecdotes. 

A l’époque du scientisme triomphant, l’homme avait cru pouvoir résoudre par la science tous les problèmes matériels ou philosophiques. Et l’Histoire aurait pu jouer un rôle directeur, non seulement sur le plan intellectuel, mais encore sur le plan politique. Cela peut aussi être rapproché du culte de la Raison, tel qu’il avait été pratiqué à certaines époques de la Révolution française.

Ainsi, on avait pensé que les moralistes ou les hommes d’Etat (ou, pourrait-on dire maintenant, les « décideurs » ou « les donneurs d’ordres », ou encore – et c’est une expression « à la mode » -  les « porteurs de projets ») auraient puisé dans l’Histoire des exemples et des enseignements. Mais il serait illusoire d’attendre de l’Histoire qu’elle fournisse des solutions toutes trouvées aux problèmes actuels, en vertu de tel ou tel précédent illustre. 

Si l’Histoire ne peut prétendre jouer un rôle directeur à un niveau aussi élevé, il ne faudrait pas non plus la rabaisser au niveau d’une science « secondaire » ou d’un simple répertoire d’anecdotes. Il existe certes des centaines et des centaines ou même des milliers de recueils d’historiettes ou de compilations sur diverses périodes de l’Histoire, travaux de professionnels ou d’amateurs « distingués » mais ces publications ne méritent pas vraiment le nom d’œuvres historiques.
De même, il faut tracer des limites, mais c’est plus ou moins facile, entre le travail des simples amateurs ou des « vulgarisateurs » (si utiles soient-ils !) et celui des véritables historiens dignes de ce nom, dont beaucoup sont de grands savants.

Un cas mérite d’être signalé, puisqu’il est de plus en plus répandu : c’est celui des « historiens amateurs ». Le phénomène va s’accroître au fur et à mesure de l’extension des loisirs et de la longévité après le départ à la retraite. On verra fleurir de plus en plus de biographies ou autobiographies, ou encore d’études régionales et locales… et d’histoires des entreprises. Pour les qualifier, tout dépendra de la qualité de leur auteur et du sérieux du travail effectué. La plupart ne seront que des œuvres mineures, mais d’autres atteindront un véritable niveau scientifique. Et il faut penser aussi au grand succès populaire des travaux de généalogie. D’éminents créateurs et dirigeants d’entreprises ont même trouvé du temps pour des recherches remontant jusqu’au Moyen-Age : voir par exemple La saga des Alespée, par Didier Hallépée (publication par Les Ecrivains de Fondcombe).  

Et signalons dès maintenant que beaucoup de responsables politiques et grands chefs d’entreprises ont tenu à publier des ouvrages d’Histoire… pas seulement par coquetterie personnelle ! Il y ont vu la source d’une importante plus-value intellectuelle et morale. Et souvent un facteur stratégique important pour le lancement d’une campagne ou d’un programme d’actions.

Ainsi l’Histoire n’est pas une simple chronique, un récit qui se contenterait de rapporter le passé (fut-ce fidèlement) dans le désordre des faits vécus, pas plus qu’elle n’est l’alignement de mille documents rassemblés avec minutie par un érudit local soucieux d’exhaustivité. Il est donc temps de s’interroger sur une définition positive de l’Histoire. 

II – Ce qu’est l’Histoire en réalité : une science toujours indispensable

L’Histoire se définit par son champ d’activité et par sa méthode, ainsi que par ses objectifs.

Le champ d’activité de l’Histoire est très vaste. Il couvre l’ensemble des activités humaines, depuis l’économie et la vie sociale jusqu’aux activités intellectuelles et politiques. Depuis Hérodote et Thucydide, la tradition historique, solidement représentée dans la culture occidentale, a été illustrée de façons très diverses.  Erudits ou grands esprits épris de synthèse philosophico-historiques, amateurs éclairés ou spécialistes maîtrisant des disciplines techniques auxiliaires, tous ces intellectuels, écrivains et chercheurs, ou encore ingénieurs et techniciens, représentent chacun une facette de l’Histoire.

Appréhendée dans sa variété complexe, l’Histoire exige une définition plus globale et intelligible à tous. Selon la formule d’Henri-Irénée Marrou, « l’Histoire est la connaissance du passé humain ». On est là en présence d’une définition volontairement simple, qui pourrait même paraître « simpliste » à un lecteur non attentif, mais qui en fait met bien en valeur les éléments constitutifs de l’Histoire.  

« Connaissance du passé humain », et non seulement étude du passé. L’Histoire se définit dès l’abord par la vérité qu’elle est capable de mettre en œuvre, en lumière, vérité qu’elle cherche à élaborer scientifiquement et à exposer rationnellement. L’Histoire fournit à l’homme une abondance de matériaux sur lesquels il pourra exercer son jugement. L’Histoire permet de mesurer l’évolution de l’humanité, et d’assurer l’héritage transmis par celle-ci. Par la prise de conscience qu’elle suppose, l’Histoire devient le terrain privilégié où s’exerce la liberté de jugement.

Cette liberté de jugement ne doit pas se concevoir sans rigueur. De fait, l’Histoire est une science par sa méthode : son but est d’établir des faits en s’appuyant sur des documents dont elle dispose, et en faisant appel à des sciences auxiliaires, telles que l’épigraphie ou l’archéologie. L’historien doit aussi se livrer à la critique des informations. Après en avoir vérifié la pertinence, il effectuera son travail de synthèse. Il s’agit donc bien, à chaque phase, d’une démarche véritablement scientifique.  

La connaissance du passé humain est en effet le résultat du rapport entre le passé vécu et retransmis par les documents et le présent représenté par l’effort de l’historien pour « récupérer » ce passé.

Chargée donc de reconstituer le passé et de le comprendre, au-delà des faits matériels, cette science historique dont nous avons essayé de tracer les méthodes et les limites, doit se poser avec insistance le problème de son utilité, de la fonction qu’elle peut et doit assumer au sein de la culture, et de son bon usage pour faire face aux problèmes du monde d’aujourd’hui.      

III – L’apport de l’histoire : pour la culture et pour l’action

Dans les programmes des écoles, collèges et lycées, l’Histoire est généralement liée à la géographie et à l’éducation civique. Selon les principes du Conseil national des programmes, qui avait été présidé de 1993 à 2002 par Luc Ferry, l’objectif essentiel est d’amener les jeunes à « connaître les principaux repères de l’Histoire des hommes, savoir les situer les uns par rapport aux autres, afin d’en comprendre l’articulation et la signification ».  

Il convient de souligner le caractère indispensable de l’Histoire en tant que facteur de culture. Sur le plan personnel, l’Histoire permet de reprendre les valeurs du passé pour enrichir notre univers intérieur. Elle est indispensable à qui se veut « honnête homme » (c’était la définition classique de l’homme cultivé au XVIIe siècle). Ainsi, de nos jours, l’Histoire doit conserver une juste place dans la formation universitaire et dans les concours… ou même encore ensuite dans la formation continue.

Il ne saurait être question, dans une société aussi utilitaire, aussi préoccupée de rendement que la nôtre, de réduire l’Histoire au seul plaisir de connaître le passé. L’enrichissement de la culture vivante, par un élargissement de l’expérience humaine, paraît une des meilleures justifications de son rôle et de son utilité.  

L’Histoire nous permet d’élargir le champ de notre horizon, de prendre conscience de la complexité des problèmes, de nous aider à trouver des solutions. Grâce à l’Histoire nous pouvons échapper à l’étroitesse d’esprit où nous serions condamnés à végéter, sans ce dialogue toujours renouvelé avec les générations qui nous ont précédés.

Et la citation de Sénèque, homme politique, écrivain et philosophe stoïcien du premier siècle de notre ère, est particulièrement la bienvenue : « puisque la nature de l’être nous permet d’entrer en communication avec le passé, pourquoi ne pas nous arracher à l’étroitesse de notre temporalité première, et partager avec les meilleurs esprits ces vérités magnifiques et éternelles ? »  

Il importe de souligner aussi la fécondité de l’histoire. Cette fécondité réside dans cette extension, pratiquement indéfinie, que l’Histoire réalise au bénéfice de notre expérience et de notre connaissance de l’homme. En même temps, elle nous enseigne l’humilité, car elle nous confronte avec les limites de notre savoir et de nos capacités d’action sur le monde. Elle nous permet de sonder l’immensité de ce qui nous échappe. Selon la formule du philosophe, elle nous rappelle que l’homme est « également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. ».

Au niveau de l’action, l’Histoire, c’est-à-dire la connaissance du passé humain, peut aider à mieux prévoir et préparer l’avenir de notre société. Les « leçons de l’histoire » sont invoquées chaque fois qu’un pays, un gouvernement ou un groupe humain se trompent. De nombreuses philosophies de l’Histoire se réfèrent à l’idée que chaque peuple a sa manière d’être dans le monde, et que son histoire présente est déterminée par les conditions historiques, géographiques, psychologiques dans lesquelles il a réalisé son unité. Ainsi, la France a longtemps été caractérisée par la recherche à tout prix de l’unité et de la sécurité en raison de sa position géographique vulnérable, et aussi de l’effort séculaire accompli pour triompher des tendances centrifuges (cf. la notion de « pré carré »). De nos jours, il nous faut suivre la marche vers l’unité européenne, et se demander dans quelle mesure elle saura tenir compte des leçons de l’Histoire.   * **    

La prévision s’est, dans tous les domaines, perfectionnée. Elle peut, pour s’exercer, recourir à l’étude du passé. Certains penseurs ont minimisé la notion d’expérience, suivant en cela l’exemple d’un ancien philosophe chinois qui avait proclamé : « L’expérience est comme une lanterne qu’on porte sur le dos ; elle n’éclaire que le chemin parcouru. » Des historiens illustres, comme Michelet, ont mis en garde contre la tendance à la déformation du passé : « Le passé a cela de fort, de dangereux, qu’embelli par le temps, par les pertes et les regrets, par les douces larmes qu’on lui donne, il est cent fois plus cher que quand il était le présent. »

Voici, pour terminer sur une citation plus positive, une belle phrase d’Henri de Montherlant : « C’est quand nous croyons devoir innover qu’il faut savoir s’étayer sur le passé. ». C’est là une citation particulièrement intéressante pour les créateurs d’entreprises comme pour les responsables politiques. Nous rejoignons ainsi la pensée de Pascal : « Le passé et le présent sont nos moyens. Le seul avenir est notre fin ».  

Il est permis de souhaiter que dans leurs fonctions de décideurs ou de conseillers, tous les responsables concernés veuillent bien réfléchir à la fois sur le rôle de l’histoire dans la formation initiale, dans l’éducation de l’intelligence et dans la culture, et sur son bon usage dans la vie professionnelle. Il faut donc souhaiter que l’Histoire reste une discipline majeure pour les lycéens ou étudiants, une aide précieuse pour les décideurs, un facteur de culture en renouvellement permanent dans l’Europe qui se construit.

La fécondité de l’Histoire réside dans cette extension, pratiquement indéfinie, qu’elle réalise, au bénéfice de notre expérience et de notre connaissance de l’homme. En même temps, elle nous enseigne l’humilité, en nous confrontant avec les limites de notre savoir. Elle nous permet de sonder l’immensité de ce qui nous échappe. Selon la formule célèbre du philosophe, elle nous rappelle que l’homme est « également incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini où il est englouti ».

L’Histoire permet enfin de mesurer l’évolution de l’humanité et d’assurer l’héritage transmis par celle-ci. Par la prise de conscience qu’elle suppose, l’Histoire devient le terrain privilégié où s’exerce la liberté de jugement. L’homme politique, l’entrepreneur, l’administrateur, le juriste ou l’économiste, le simple citoyen, y trouveront un instrument essentiel de la liberté de pensée, un moyen d’assurer l’héritage reçu, mais aussi de le juger, et au besoin de le rejeter. Ainsi la liberté des historiens conditionne-t-elle celle de tous les acteurs humains.
Si l’Histoire ne saurait assumer un rôle directeur dans la conscience, elle peut donner à nos contemporains, confrontés avec l’ambiguïté et la complexité des situations passées, en même temps que la conscience toujours présente de leurs limites, un sens vif de leurs responsabilités et de la valeur de leurs choix.

Histoire, carrière et stratégie d’entreprise

Le JDN s’est évidemment intéressé à des aspects spécifiques de l’Histoire, particulièrement indiqués pour les entreprises et pour leurs cadres et dirigeants : par exemple, l’histoire des marques, des logos, celle des catalogues et des produits ; l’histoire des entreprises et des chefs d’entreprises (… ou encore des milliardaires !) ; l’histoire des techniques (notamment informatique), et des stratégies. Chacun est invité à rechercher ce qui peut lui être utile à titre personnel et dans son domaine d’action et de compétences.

Parmi les nombreuses chroniques traitant de culture et de formation, nous avons retenu un très beau titre de Vincent Edin, Directeur des programmes Osons la France (14/03/13) : « Les déclinistes n’ont rien retenu de l’Histoire : elle sourit toujours aux audacieux ».

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