Et si notre résilience et notre souveraineté alimentaires se jouaient dans les frigos de nos supermarchés ?
Et si une cyberattaque contre les frigos de nos supermarchés révélait une autre menace ? Derrière cet incident se joue un enjeu majeur : notre souveraineté alimentaire et notre sécurité nationale
Dans la nuit du 11 au 12 octobre dernier, plusieurs centaines de supermarchés français, parmi lesquels Intermarché, E.Leclerc ou encore Coopérative U, ont été victimes d'une cyberattaque d'une ampleur inédite. Sa cible ? Non pas les données personnelles de leurs clients, leurs systèmes de paiement ou leurs serveurs informatiques, mais leurs installations frigorifiques.
En exploitant des vulnérabilités affectant les systèmes de régulation du fabricant danois Danfoss, les pirates sont parvenus à déclencher à distance des cycles de dégivrage forcés, avec des températures de consigne portées jusqu'à 50 °C. Ils auraient également prolongé ces cycles de une à huit heures, retardant ainsi le déclenchement des alarmes et l'intervention des équipes techniques.
Les conséquences ont été immédiates : des tonnes de produits frais et surgelés détruites, des rayons vidés, des magasins temporairement fermés et des pertes financières considérables. Au seul Intermarché de Gradignan, en Gironde, près de 21 000 euros de marchandises ont dû être détruites.
Et l'affaire ne s'est pas arrêtée là. Dans la nuit suivante, d'autres installations utilisant des équipements de la marque Dixell ont été visées selon un mode opératoire similaire, avec des consignes de température pouvant atteindre 150 °C, sans que ces températures aient nécessairement été atteintes physiquement.
Un incident informatique, révélateur de nos vulnérabilités alimentaires
Ce qui pouvait apparaître comme un incident informatique relativement banal vient ainsi de révéler une vulnérabilité majeure de notre système alimentaire.
Comme le soulignait récemment Karim Hardy, maître de conférences à Mines Paris – PSL, spécialiste de la gouvernance des risques systémiques, cette attaque se distingue par ses conséquences matérielles directes. Il ne s'agit plus seulement de voler des données, de paralyser un service numérique ou d'exiger une rançon : quelques lignes de code suffisent désormais à détruire physiquement des denrées alimentaires.
Plus préoccupant encore, une grande partie des équipements concernés étaient devenus obsolètes et ne bénéficiaient plus de mises à jour de sécurité. Des vulnérabilités avaient pourtant fait l'objet d'alertes dès 2025.
Autrement dit, ce ne sont pas nécessairement les systèmes les plus sophistiqués qui constituent les principales failles de nos organisations, mais parfois les équipements les plus ordinaires, dont personne n'imagine qu'ils puissent devenir des cibles stratégiques.
Car derrière un simple congélateur se cache une chaîne de dépendances : alimentation électrique, connectivité, logiciels de supervision, maintenance, logistique et réapprovisionnement. Qu'un seul de ces maillons cède et c'est potentiellement toute une chaîne de valeur qui se trouve fragilisée.
De la cybersécurité à la sécurité alimentaire, il n'y a désormais qu'un pas. Et de la sécurité alimentaire à la sécurité nationale, il n'y en a guère davantage.
L'Histoire nous rappelle combien l'accès à la nourriture conditionne la stabilité des sociétés. La crise frumentaire de 1788, conjuguée aux difficultés économiques, financières et politiques de la monarchie, contribua à exacerber les tensions qui précédèrent la Révolution française.
Plus près de nous, souvenons-nous des premières semaines de la pandémie de Covid-19, en mars 2020. Alors même qu'aucune pénurie alimentaire généralisée ne menaçait la France, les images de rayons de pâtes, de riz, de farine ou de papier toilette dévalisés avaient fait le tour des médias et des réseaux sociaux.
Les chiffres sont éloquents : selon Nielsen, les ventes de farine avaient bondi de 206 % et celles de pâtes de 196 % durant la semaine précédant le premier confinement. Le 16 mars 2020, les dépenses alimentaires par carte bancaire étaient supérieures de 230 % à celles du lundi comparable de 2019, selon l'Insee.
Il aura suffi de la crainte d'une rupture d'approvisionnement pour provoquer des achats compulsifs, vider certains rayons en quelques heures et contraindre les distributeurs à réorganiser leurs approvisionnements. Le paradoxe était saisissant : la peur de manquer contribuait elle-même à créer les ruptures qu'elle redoutait.
Ces scènes, parfois accompagnées de tensions entre consommateurs, nous rappellent une réalité que nos sociétés d'abondance ont tendance à oublier : la sécurité alimentaire ne repose pas uniquement sur notre capacité à produire suffisamment, mais aussi sur notre capacité à acheminer, conserver et distribuer les denrées, en toutes circonstances.
Résilience alimentaire et sécurité nationale
Cette articulation entre résilience alimentaire, sécurité civile, sécurité intérieure et sécurité nationale n'est pourtant pas nouvelle.
Dès 2019, Stéphane Linou, pionnier du mouvement locavore et spécialiste de la résilience alimentaire, contribuait à porter ce sujet dans le débat public. Le 20 juin de cette même année, la sénatrice Françoise Laborde et plusieurs de ses collègues déposaient une proposition de résolution intitulée "Résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale".
Examinée au Sénat le 12 décembre 2019, celle-ci soulignait les vulnérabilités résultant de l'artificialisation des terres agricoles, de la raréfaction des ressources hydriques, de la complexification des chaînes d'approvisionnement et de leur dépendance aux énergies fossiles.
La démarche visait à faire reconnaître la continuité alimentaire comme un enjeu de sécurité nationale, et non plus seulement comme une question agricole ou économique. Le texte fut finalement rejeté.
Sept ans plus tard, ces menaces n'ont rien perdu de leur pertinence. Elles se sont même enrichies d'une dimension supplémentaire : la vulnérabilité numérique de nos infrastructures nourricières.
Car la transformation numérique de nos économies, formidable levier de performance et d'efficacité, a également multiplié les interdépendances et les surfaces d'attaque. Désormais, un acteur malveillant peut provoquer à distance des destructions alimentaires sans attaquer une exploitation agricole, un entrepôt logistique ou un camion de livraison.
Dans un contexte géopolitique marqué par la multiplication des conflits, des ingérences et des stratégies de déstabilisation hybrides, cette vulnérabilité prend une dimension singulière.
À quelques mois de l'élection présidentielle de 2027, il serait imprudent d'ignorer que des attaques contre les infrastructures essentielles à la vie quotidienne pourraient, demain, être instrumentalisées pour entretenir un climat d'insécurité, alimenter la défiance ou provoquer des tensions sociales.
Précisons-le : rien ne permet, à ce stade, d'attribuer les cyberattaques d'octobre à une puissance étrangère ni de leur prêter une finalité politique. Mais l'absence d'attribution ne doit pas conduire à sous-estimer les scénarios de déstabilisation qu'elles rendent désormais crédibles.
Une exigence : repenser la gouvernance des risques systémiques
Face à ces risques, la réponse ne saurait être exclusivement technologique. Elle impose de repenser la gouvernance de nos vulnérabilités, de cartographier les dépendances critiques, de sécuriser les équipements connectés, mais aussi de développer des capacités de fonctionnement dégradé et des plans de continuité alimentaire à l'échelle des entreprises comme des territoires.
Elle suppose surtout de dépasser les approches en silos qui séparent encore trop souvent cybersécurité, agriculture, logistique, sécurité civile et défense nationale.
Car notre souveraineté alimentaire ne se mesure pas uniquement à ce que nous produisons sur notre territoire, loin de là. Elle se mesure aussi à notre capacité à garantir que cette production parvienne effectivement jusqu'aux consommateurs, quelles que soient les circonstances.
La prochaine menace contre notre sécurité alimentaire ne viendra peut-être ni d'une sécheresse, ni d'une guerre commerciale, ni d'une crise énergétique. Elle pourrait simplement venir d'un frigo connecté. Et c'est précisément ce qui devrait nous inquiéter.