Formation professionnelle : l'illusion du digital

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La formation digitale échoue souvent, faute d'attention, pas de technologie. L'IA ne changera rien sans nouveaux formats. Place au microlearning : court, mobile, utile et réellement engageant.

Formation professionnelle : l'illusion du digital

Ou l'art de confondre contenu et apprentissage

Par Samantha Larsen Mellor

Spécialiste en transfert de connaissances et brand storytelling

Le LMS, ce cimetière numérique que personne n'ouvre ! Moins de 15% des modules e-learning sont terminés. Et le secteur continue d'en produire, en plus cher. Le chiffre circule depuis des années dans les études de Brandon Hall Group et de l’Observatoire Cegos. Il est cité en conférence, repris dans les livres blancs, et puis... rien. On continue de produire des parcours de quarante minutes. En plus cher, parfois.

Les modules d’e-learning ressemblent à un musée que personne ne visite. Les budgets s'empilent, les contenus dorment. Dans certaines entreprises, le taux d'ouverture des modules obligatoires, cybersécurité compris, plafonne sous les 8 %. On appelle ça de la montée en compétences. Il faudrait peut-être appeler ça autrement.

400 milliards pour l'IA, et toujours les mêmes erreurs

Les analystes annoncent près de 400 milliards de dollars d'investissement dans l'IA en 2026, selon les projections de Goldman Sachs et IDC. Une part significative ira dans les plateformes RH, les copilotes pédagogiques et les modules adaptatifs. La promesse est belle. Le risque, lui, est connu.

Sans repenser le format, ces outils répliqueront ce qui ne marche pas. Une IA qui produit un module de quarante minutes que personne ne regarde, c'est une IA qui gaspille mieux. Greffer du machine learning sur un LMS périmé revient à motoriser une diligence. Les éditeurs historiques vendent désormais leur catalogue dormant comme un actif IA-ready, sans changer une virgule à la pédagogie sous-jacente.

Le vrai sujet n'est pas la technologie. C'est l'attention. Or l'attention se gagne ailleurs. Les salariés regardent TikTok pendant la pause-café et lâchent leur module maison au bout de quatre-vingt-dix secondes. La concurrence du LMS, ce n'est plus un autre LMS. C'est Reels, c'est YouTube Shorts, c'est WhatsApp.

Le marketing a compris ça il y a dix ans. La publicité pré-roll de quatre minutes a disparu, remplacée par des formats de six secondes pensés pour le mobile. La formation, elle, en est encore à défendre ses parcours d'une heure. Le décalage culturel saute aux yeux dès qu'on quitte la bulle des éditeurs spécialisés.

Apprendre comme on scrolle

Le microlearning, ce n'est pas juste des vidéos courtes. C'est une logique d'usage complètement différente. On ouvre l'appli dans le métro. On regarde quarante secondes. On retient une chose, une seule, mais on la retient vraiment. On revient le lendemain parce qu'on en avait envie, pas parce qu'un rappel automatique nous y forçait.

Cette mécanique, l'industrie de la formation l'a regardée passer. Elle n'y a pas cru, ou elle a préféré ne pas y croire.

Quelques entreprises ont pris le virage. Capsules pensées pour le téléphone, créées parfois par les collaborateurs eux-mêmes, relues par les experts métier. Le coût de production baisse, l'engagement triple ou quadruple. Ces chiffres existent. Ils ne circulent pas beaucoup, parce qu'ils dérangent.

Mais la preuve existe déjà. Une analyse menée pendant douze mois auprès de trois Maisons, couvrant 275 points de vente, montre un écart net. Les équipes formées avec des formats courts, narratifs et réguliers enregistrent près de cinq points de croissance supplémentaires en année glissante.

Ce résultat ne tient pas au hasard. La nouvelle plateforme de formation a été 11 fois plus consultée que les dispositifs classiques. La rétention des connaissances a été multipliée par 3. Le taux de complétion a progressé de 2,5 fois. La raison est simple. Ces contenus ne sont pas vécus comme une contrainte RH, mais comme des formats culturels, utiles, accessibles, presque naturels dans le quotidien des équipes.

Changer de modèle

Le problème réside dans le format. Tant qu'on continuera à produire des parcours longs, scénarisés comme un cours magistral, on financera des cimetières numériques sous licence annuelle. Les milliards engagés dans l'IA méritent mieux qu'une nouvelle génération de LMS oubliés. Continuer avec un outil incapable d'épouser cette logique d'usage prolonge simplement l'échec sous une nouvelle étiquette.

Adopter une plateforme, pensée dès l'origine pour ces nouveaux formats. C’est ici que réside le réel “Game Changer”. Les directions L&D doivent se penser davantage comme des rédactions que comme des bibliothèques, programmer un fil éditorial, tester des formats, mesurer ce qui retient vraiment l'attention. Les profils vont changer en conséquence. Moins d'ingénieurs pédagogiques classiques, davantage de talents issus du média et du contenu.

La question qui tranche tout tient en une ligne. Un collaborateur ouvrirait-il ce contenu pendant son déjeuner, sans y être obligé ? Si la réponse est non, le problème n'est plus budgétaire. Il est éditorial. Et c'est sur ce terrain que va se jouer la prochaine décennie de l'apprentissage en entreprise.