Les enseignements de l'affaire Bricorama

En 2012, Bricorama s'est retrouvée, à l’instar de Décathlon et de Sephora, dans le viseur de FO pour avoir choisi d'ouvrir ses portes le dimanche. Au total : 43 dimanches d'activité en dépit de la législation.

Devenue emblématique du débat sur l’ouverture dominicale des commerces, l'affaire a permis de révéler une rupture entre les nouvelles habitudes des Français et le poids des traditions.

L’affaire Bricorama n’est probablement ni la première, ni la dernière de ce type, faute d’un cadre réglementaire adapté. Leroy Merlin et Castorama avaient déjà été ciblés par des opposants au travail dominical pour des ouvertures non autorisées par le préfet, et sévèrement critiquées par les syndicats. Ces derniers, alliés de circonstance de plusieurs organisations chrétiennes, manifestent une opposition farouche au travail dominical. Aujourd’hui, le débat révèle la nouvelle fracture idéologique qui sépare d’une part les salariés des enseignes mises en cause, les consommateurs et d’autre part les syndicats.

Un débat entre pragmatisme et héritage historique

Pour beaucoup, le repos dominical reste sacré. Il peut s'agir de raisons traditionnelles dues à l'héritage judéo-chrétien de la France : le dimanche, jour du Seigneur, doit être consacré à des activités familiales. Des raisons politiques voire historique peuvent aussi être avancées : les travailleurs ont acquis avec la loi de 1906, après des décennies de luttes sociales, le droit d’avoir un jour de repos après 6 jours de travail, le dimanche, et il n’est pas concevable de revenir sur une avancée sociale majeure.
Du côté des salariés, les avis sont moins tranchés : les enquêtes d’opinion les montrent plutôt favorables au travail le dimanche, dès lors qu’il est basé sur le volontariat et qu’il s’accompagne de compensations financières. Ainsi, l’exemple de
cette étudiante salariée de Leroy Merlin, qui reconnaît le confort d’un salaire mensuel net de 800 euros par mois pour deux jours de travail hebdomadaire, soit environ seize heures. Le travail dominical ne satisfait d’ailleurs pas que des salariés du commerce. « J'ai ainsi reçu 1 450 euros par mois contre 1 150 auparavant. Je touche ainsi environ 70 euros par dimanche pour six heures travaillées. J'en suis satisfait car je gagne plus » explique un ouvrier spécialisé dans l’industrie automobile. 
Dans ce contexte, les représentants syndicaux  se retrouvent face à une équation difficile : comment concilier les revendications de salariés qui réclament de pouvoir aménager librement leurs emplois du temps, tout en préservant les autres des abus de quelques patrons peu scrupuleux ?
 

L'enseigne Bricorama, finalement exonérée d'une amende qui l'aurait probablement conduite à supprimer des postes voire à la mettre en très grande difficulté, est par ailleurs représentative des incohérences de la réglementation. 

Rappelons que, contrairement aux jardineries et aux magasins de meubles, les magasins de bricolage, pourtant troisième hobby des Français, ne sont pas autorisés à ouvrir au-delà de 13h le dimanche. Il en va de même pour les commerces de proximité, en centre-ville. En d’autres termes, vous pouvez acheter un arrosoir ou une table de salle à manger mais pas des produits frais de première nécessité comme des légumes ou du lait ! C’est surprenant, absurde par certains côtés. Ceux, qui sont situés dans les grandes villes en appellent aux nouveaux rythmes de vie et aux enjeux liés au tourisme. Ceux situés dans les zones frontalières, à proximité d’un pays où l’ouverture des commerces est autorisée le dimanche, invoquent le cas des nationaux qui vont faire leurs courses de l’autre côté de la frontière.  

Un nouvel éclairage sur le quotidien des Français

Par ailleurs, de nombreux salariés travaillent le dimanche. Hôtellerie, restauration, transports, magasins de meubles, cinémas pour ne citer que ces secteurs, ne sont pas concernés par le débat. La loi française permet à certaines catégories de commerces de rester ouverts, mais en pénalise d'autres. Le débat reste focalisé sur les commerces de proximités quand des dizaines de magasins ouvrent leurs portes sans inquiétude le dimanche. De quoi soulever l’épineuse question de la concurrence déloyale. Pourquoi un restaurant serait-il ouvert et pas la supérette à quelques pas de chez soi ? Pourquoi Ikea et pas Castorama ? 

Du côté des salariés et des consommateurs, les réponses vont dans le même sens. Sandrine, employée d'une petite enseigne alimentaire, pointe une nécessité financière : "Quand on travaille le dimanche, on est payé plus... Et moi, comme beaucoup de mes collègues, j'ai besoin de cet argent à la fin du mois!".  Côté consommateur, ce sont les contraintes du quotidien qui priment : "Je travaille tard la semaine, confie Florent, salarié à la rédaction d'un quotidien régional. Faire mes courses en sortant du bureau est une corvée. Le dimanche est le seul jour où je sais que je vais pouvoir prendre mon temps." Chez les petits commerçants des centres villes, il y a consensus pour dire avec François, gérant d'une épicerie dans une petite ville d'Aquitaine que « l’ouverture dominicale permettrait de redynamiser l'activité économique locale, car c’est le dimanche que les chalands ont le temps de se balader : l’ouverture de mon commerce le dimanche me permettrait d’augmenter mon chiffre d’affaires et donc d’embaucher. » 

Enfin, au niveau social, le débat révèle une évolution de notre modèle de société. Bien que profondément marquée par son héritage judéo-chrétien, la France laïque considère davantage le dimanche comme un jour de repos plutôt qu’un jour de prière. Au niveau familial, les modèles sont en pleine mutation : familles monoparentales, parents isolés, familles recomposées, explosion du célibat... Autant de configurations qui laissent supposer qu’il n’existe pas une seule façon de profiter d’une journée chômée. Et qui indiquent, accessoirement, que nos modes de vie évoluent et ne sont pas ceux de nos grand parents. « Je veux bien comprendre les réfractaires, cependant on nous parle d'une loi de 1906 », explique Sandy, une salariée du dimanche. 

Le discours selon lequel l'ouverture des magasins le dimanche nuirait à l'unité familiale se heurte  au fait que les courses peuvent, elles aussi… constituer un moment familial privilégié ! C’est notamment ce qu’on observe dans la plus grande zone commerciale de France, à Aix-en-Provence. A « Plan de Campagne », créé en 1960, le shopping dominical est quasiment institutionnalisé, ce qui n’est pas sans provoquer quelques collisions de poussettes dans les rayons. « Nous nous retrouvons souvent entre collègues, c’est l’occasion de se voir en dehors de boulot et de faire rencontrer nos familles, ceux qui sont contre l’ouverture des commerces le dimanche sont ceux qui ont le temps de faire leurs courses la semaine » reconnait ainsi Fabien, un habitué des lieux.   

Des enseignes Bricorama jusqu’à Plan de Campagne, en passant par les supérettes de quartier, le constat des commerçants est le même : l’opinion a beau être divisée sur le sujet, personne ne peut affirmer avec aplomb qu’il n’a jamais mis les pieds dans un commerce le dimanche…

 

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