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Interview
 
05/12/2006

Jean-Jacques Rosé (Responsabilité sociale de l'entreprise) : "La France est venue tardivement à la RSE, mais elle va vite"

Quel est le lien entre RSE et développement durable ? Où en est la France ? La RSE peut-elle se mesurer ? Jean-Jacques Rosé a répondu lors d'un chat aux questions des lecteurs de JDN Management.
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Jean-Jacques Rosé s'est prêté au jeu d'un chat avec les lecteurs du JDN Management sur le thème de la responsabilité sociale des entreprises. De la mondialisation à l'investissement socialement responsable, des PME aux multinationales, de nombreux aspects de la RSE ont été abordés.


Quels sont les thèmes couverts par la RSE ?
Jean-Jacques Rosé. Ils sont nombreux et hétérogènes mais toujours stratégiques. Qu'il s'agisse d'une PME ou d'une multinationale, la RSE est un enjeu qui concerne l'ensemble des activités ou fonctions de l'entreprise. L'Aderse (Association pour le développement de l'enseignement et de la recherche sur la responsabilité sociale de l'entreprise) a retenu pour sa part quelques thèmes principaux : la responsabilité sociale interne (tout ce qui relève en général de la DRH), les relations avec les parties prenantes externes et la société civile (par exemple les clients, les fournisseurs, les Etats et les ONG), le développement durable, la prise en compte du risque et la lutte contre la corruption.



Quelle est la différence entre développement durable et RSE ?
Une des dernières définitions retenues par l'Union européenne pour définir la RSE est précisément la contribution de l'entreprise au développement durable. On peut retenir cette définition à un niveau micro économique même s'il s'agit de multinationales. Par contre au niveau macro économique, on peut déduire des textes de l'Union Européenne que la RSE est un moyen de rendre compatible le développement durable avec l'économie de marché.

La difficulté provient de ce que chacune des deux notions, responsabilité sociale et développement durable, sont considérées comme des concepts "flous" ou ambigus. Ce qui génère de fortes polémiques mais qui paradoxalement inspire aujourd'hui des pratiques très concrètes aux entreprises. Ces contradictions sont l'enjeu de tous les débats possibles autour de la RSE.


Où en est la RSE en France aujourd'hui ?
Je viens de participer au colloque Agora RH, aboutissement de trois années de travail des pays de l'Europe et de la Méditerranée : chaque pays mettait en avant les spécificités nationales de son apport à la RSE, enraciné dans ses traditions. La France ne fait pas exception.

"La RSE dans dix ans sera à l'évidence mondialisée."

Pour simplifier, en tenant compte à la fois de la littérature académique, des contributions des représentants des entreprises et des syndicats lors de multiples consultations préparatoires à des textes officiels au niveau de l'Union européenne ou du gouvernement français (par exemple le livre vert de l'Union européenne, loi NRE en France), on peut retenir deux caractéristiques françaises principales (qui s'opposent en particulier au modèle anglo-saxon de RSE).

La RSE doit se fonder sur le dialogue social, c'est à dire ne pas être une façon détournée de manipuler les travailleurs en anesthésiant la critique ou la lutte sociale.

En conséquence, la RSE comporte une dimension fondamentalement politique, ce qui signifie qu'elle a nécessairement des implications dans le fonctionnement de notre modèle démocratique.



Dans quels domaines de la RSE la France a-t-elle beaucoup de progrès à faire ?
Dans tous les domaines... La France est venue tardivement à la RSE, mais elle va vite. Elle est parfois initiatrice comme avec la " déclaration contre l'exclusion sociale " impulsée par Jacques Delors lorsqu'il présidait la commission de Bruxelles.

 
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Un domaine particulier où il nous faut progresser est celui de l'enseignement et de la recherche. François Perroux, qui fut professeur au collège de France, a construit la notion de "développement économique", qui enrichit celle de "croissance économique" grâce à l'introduction du facteur humain. A partir de cette idée à été créé à Lyon un organisme de recherche, Iseor (Institut de socio-économie des entreprises et des organisations). Cet organisme est un des plus puissants outils de recherche sur la RSE en France. Plus d'une centaine d'enseignants et chercheurs y travaillent avec une ouverture importante sur les Etats-Unis où l'Iseor exporte désormais des méthodologies innovantes. Or un modèle comme celui-ci a du mal à s'imposer : la RSE se trouve souvent cantonnée dans un certain nombre d'enseignements leaders mais dispersés dans les écoles de management, les IAE, les départements de gestion, de droit, de sociologie..., sans que nous parvenions à tisser les liens nécessaires entre ces démarches. L'Aderse veut répondre à ce besoin.



Pensez-vous que l'on assiste à un phénomène de mode ou à une vague de fond ?
En France, avant la RSE, il y avait l'éthique des affaires, déjà perçue par certains philosophes comme une mode venue des Etats-Unis. Puis il y eut la citoyenneté d'entreprise, taxée à son tour de nouvelle mode. Quant à la RSE, ses origines conceptuelles américaines remontent à la grande crise du capitalisme de 1930. Voilà donc une " mode " qui a déjà traversé le 20e siècle. Et qui va certainement prendre encore plus d'importance au cours du 21e siècle.


L'obligation pour les entreprises cotées de publier un rapport annuel sociétal a-t-elle des effets positifs sur l'engagement des entreprises ?

Incontestablement, c'est positif ! La RSE n'est pas incompatible avec la réglementation publique, au contraire. L'obligation pour les entreprises de publier des documents qui rendent compte de leur progrès dans le domaine social ou environnemental contribue à fortifier les acteurs économiques et sociaux qui mettent en œuvre des outils de mesure de la RSE.


La RSE se mesure-t-elle ? Y a-t-il des organismes indépendants en la matière ?
C'est un énorme débat, auquel il est difficile de répondre rapidement. Oui, la RSE se mesure, mais nous en sommes à des balbutiements. Parce que la RSE, comme le développement durable, comporte des évaluations dans le domaine de l'économie, où les instruments de mesure sont rodés depuis longtemps, mais aussi du social et de l'environnemental. Dans ces deux derniers secteurs, les outils de mesure sont relativement récents. Les principaux instruments existants sont ceux les normes ISO 9.000, ISO 14.000 et SA 8.000. Inutile de dire que ces normes font l'objet de multiples critiques mais aussi de constants progrès. La prochaine norme ISO spécifique pour la RSE est annoncée à l'horizon de deux ans.

 

 

"La RSE est un moyen de rendre compatible le développement durable avec l'économie de marché."

Les PME ont-elles un rôle à jouer en termes de responsabilité sociale ? Ou bien est-ce réservé aux grosses entreprises ?

Pour les PME, l'enjeu de la RSE peut paraître disproportionné. Néanmoins, toutes les PME, et elles sont nombreuses, qui travaillent dans la chaîne de sous-traitance des multinationales se trouvent directement concernées par la RSE car, en matière de mesure et d'audit, les multinationales s'engagent à imposer des normes à leurs fournisseurs. La RSE risque donc de leur apparaître sous la forme négative de contraintes venant augmenter les coûts.



Pouvez vous expliquer le sous titre de l'ouvrage "Pour un nouveau contrat social" ?
Cela rejoint ce que je disais concernant la spécificité française, c'est à dire la dimension politique de la RSE. La structure de notre ouvrage est une démonstration de ce lien entre responsabilité de l'entreprise et contrat social à travers quatre parties : la RSE face aux contraintes du marché financier, du droit et du marketing ; une deuxième partie qui pourrait donner son titre à l'ouvrage : responsabiliser sans manipuler ; une troisième partie consacrée au développement durable et la globalisation ; et pour conclure, une vision de la RSE sous un angle culturaliste, sociologique et prospectif.

La caractéristique principale de cet ouvrage est d'être le résultat du travail d'un collectif de 29 auteurs universitaires français et étrangers qui se sont appliqués à travailler sur la totalité des entreprises du CAC 40 et du SBF 120 mais aussi d'autres multinationales comme Nike.



Pourrait-on imaginer étendre le concept de RSE aux gouvernements ?
Bien entendu ! On passe alors de la notion de responsabilité sociale des entreprises à la responsabilité sociale des organisations, la RSO. De nombreux travaux sont déjà consacrés à ce thème et une association vient d'être créée en France.


Comment peut-on être sûr que la RSE n'est pas seulement un outil de communication de plus ?
Depuis que la RSE existe, cette objection existe. Quand on dit dans le livre "responsabiliser sans manipuler", cela veut dire deux choses : ne pas manipuler les salariés, mais ne pas non plus manipuler à l'extérieur tous les partenaires qui reçoivent la communication de l'entreprise. Cette question renvoie d'ailleurs à la validité de la mesure et à la fiabilité des normes ainsi que des audits et des notations.



Que pensez-vous des fonds d'investissement qui n'investissent que dans des entreprises socialement responsables ?

C'est une des composantes majeures de la RSE qui est née précisément de la nécessité d'arbitrer entre capital et management. Les marchés financiers qui recherchent la rentabilité à court terme peuvent se débarrasser de managers qui viseraient des résultats éthiques à trop long terme. Mais, inversement, des affaires comme Enron ou WoldCom ont bien montré que des managers immoraux et même délictueux pouvaient entraîner la ruine des petits épargnants qui leur avaient fait confiance pour garantir leur retraite.



 
A lire
 
 

"Responsabilité sociale de l'entreprise", sous la direction de Jean-Jacques Rosé (De Boeck Université - 2006)

 

Comment peut-on voir évoluer la RSE dans les dix prochaines années ?
La RSE dans dix ans sera à l'évidence mondialisée. Je vais donner trois points pour ancrer la prospective de la RSE.

Tout d'abord la citation d'un scientifique. Il s'agit d'Abdul Kazam Azad, président de la République de l'Inde. Il définit la RSE comme étant "l'action juste au moment juste". Dans dix ans, la RSE sera définie avec les Indiens et les Chinois. Madame Arundhati Virmani montre, en conclusion de notre ouvrage, que le modèle occidental repose sur la volonté de maîtriser la nature. La RSE, comme le développement durable, nous ramène à des idées maîtresses des écoles hindoues, à savoir l'unité de l'homme et de son biotope. Il existe déjà en Inde un Who's who de la RSE … à méditer.

Ensuite, un concept de Pierre Bourdieu qui définit l'événement historique par la rencontre de séries causales appartenant à des champs sociaux différents. C'est le cas de la RSE.

La troisième idée est tirée de la postface de Jean-Louis Le Moigne pour notre ouvrage : la RSE dans dix ans aura nécessairement affirmé sa dimension systémique et solidarisante. Faute de quoi, l'humanité s'acheminerait vers des catastrophes. La RSE constitue un moyen pour les entreprises de toutes tailles de déjouer les pièges de la raison technicienne et financière.

 


 
Parcours
 
  Ancien directeur général d'ID-force, Jean-Jacques Rosé est actuellement vice président de l'Aderse (Association pour le développement de l'enseignement et de la recherche sur la responsabilité sociale de l'entreprise). Il a enseigné à l'Institut Français de Presse de Paris II et à la Sorbonne. Membre de l'unité de recherche Shadyc (Sociologie, Histoire, Anthropologie des Dynamiques Culturelles) de l'EHESS - CNRS, du centre culturel de la Vieille Charité de Marseille, il a notamment publié L'or pour l'Art, de Mécène aux sponsors et L'entreprise responsable avec Alain Chauveau. Il a également dirigé la réalisation de l'ouvrage Responsabilité sociale de l'entreprise (De Boeck Université - 2006).  



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