Jean Christophe Tortora (CMA Media) "D'autres éditeurs français vont rejoindre SPUR dans les prochains jours"
Jean-Christophe Tortora, directeur général délégué de CMA Media, dévoile les coulisses et ses attentes à l'égard de la coalition SPUR dans son bras de fer contre le pillage des contenus des médias par les éditeurs IA.
JDN. CMA Media rejoint le conseil d’administration de la coalition Standards for Publisher Usage Rights (SPUR) pour peser face aux IA. Quelle est concrètement votre ambition ?
J
ean-Christophe Tortora. Les entreprises d’IA pillent les contenus des éditeurs. Tant que les éditeurs agiront de manière fragmentée, elles persisteront. Nous devons nous mettre collectivement autour de la table pour négocier les conditions d’un nouveau partage de la valeur. Le 77e Congrès mondial des médias d’information de la WAN-IFRA (que CMA Media a co-organisé à Marseille, ndlr), est le point de départ de ce new deal que nous devons créer.
Ce congrès a été un record de fréquentation et a démontré que les industriels de notre secteur sont conscients que seuls ils ne pourront pas peser face aux acteurs de l’IA. Certes, nous avons en France différentes organisations et syndicats, comme l’Alliance ou le Syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM), dont le travail nous est indispensable. Mais nous devons aller plus loin pour modifier le rapport de forces. 30 nouveaux éditeurs rejoignent SPUR (dont, pour la France, CMA Media, en tant que membre fondateur, et SIPA Ouest-France, ndlr). Cela est le résultat de semaines de travail et de discussions et je suis très heureux de ce que nous avons réussi à accomplir afin de bâtir "l’après Marseille".
Les médias ayant décroché des accords avec les grandes entreprises d’IA ne sont pas nombreux. C’est le cas de deux membres fondateurs de SPUR (FT et The Guardian). Que dit SPUR aux médias qui sont ignorés par ces grandes entreprises mondiales ?
Que nous devons adopter une attitude offensive à l’égard des plateformes, avec l’appui indispensable de nos différents gouvernements, afin qu’un accord général sur une approche structurelle et de nouvelles règles du jeu soient trouvées.
Un des principaux chantiers de SPUR est d’améliorer la transparence sur le reporting et les conditions financières des accords. Pensez-vous que les IA seront sensibles à ce genre de demande ?
Si vous venez chez SPUR avec l’ambition de mieux négocier votre contrat avec OpenAI, vous vous trompez d’adresse, ce n’est pas notre objectif. Nous voulons au contraire faire évoluer les règles de notre marché. La priorité, ce n’est pas de chercher à gagner quelques euros de plus mais bien de créer une chaîne de valeur plus équilibrée et de mieux distribuer cette valeur. SPUR n’est pas un guichet. Nous devons construire ensemble une nouvelle architecture industrielle à l’échelle internationale.
Pensez-vous que Louis Dreyfus, CEO du Monde, qui a conclu un partenariat avec OpenAI et était présent au Congrès à Marseille, est séduit par votre initiative ?
J’essaye de convaincre les éditeurs qui agissent seuls qu’il est préférable de s’unir pour peser collectivement. Je ne suis pas favorable à la posture du guichet.
Où en est CMA Media de ses discussions avec des acteurs comme OpenAI ?
Personnellement je n’ai jamais sollicité OpenAI pour tenter de décrocher un accord de partenariat. Durant le Congrès à Marseille, j’ai discuté avec les représentants d’OpenAI pour comprendre leur vision. Un des aspects intéressants qu’ils ont bien voulu partager avec nous, c’est la difficulté pour eux d’agir avec un nombre trop important d’interlocuteurs dans le monde entier. Une démarche comme SPUR, qui rassemble un secteur aujourd’hui beaucoup trop fragmenté, répond à ce besoin.
Quelle est la prochaine étape pour SPUR très concrètement ?
D’autres éditeurs français vont nous rejoindre dans les prochains jours. Nous allons commencer par dresser un inventaire industriel de tous nos outils afin de définir ensemble une roadmap visant à bâtir une infrastructure qui protège mieux nos entreprises et nos données des assauts des LLM. Nous irons voir les plateformes seulement dans un deuxième temps. Tout le monde voit l’intérêt d’être dans une démarche collective même si personne ne peut garantir son succès. Il nous faut rester humbles tout en sachant que, qui ne tente rien n’a rien. Je fais confiance à l’équipe de SPUR pour dresser une feuille de route ambitieuse.